«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te retires.»

Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée, le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée, terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue:

«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as été tiré, sol qui te convient mieux.»

L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa retraite.

«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui, auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits immortels?»

L'ange interrompit doucement:

«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est ton pays natal.»

Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:

«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.

«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur celui qui l'exhale au dehors.