[255]«La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les Psaumes: «L'insensé a lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête. Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de l'atteindre à la tête.
Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes, suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à miniatures du XIIIe siècle a remarqué que les illustrations, en fort petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... il dévore mon peuple comme un morceau de pain.» On ne peut douter, je crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les sculpteurs et les peintres verriers» (Male).—(Note du Traducteur.)
(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.
[256]Généralement les prophéties sont écrites sur des banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont décrites dans Saint Mark's Rest au chapitre Sanctus, Sanctus, Sanctus. Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood, le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le Repos de Saint-Marc était aux Pierres de Venise ce que la Bible d'Amiens était aux Sept Lampes de l'architecture. Je pense qu'il veut dire par là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des points rien ne ressemble plus à la Bible d'Amiens que cet Évangile de Venise. Mais le Repos de Saint-Marc n'est déjà plus du meilleur Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: The Requiem, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)
[257]Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans Fors Clavigera, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées» (Fors Clavigera, III, LVIII).—(Note du Traducteur.)
[258]Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: Ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel (Isaïe, VI, 14). Et l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux qui en ont une fois vu) est celui-ci:
ECCE V
IRGO
CIPIET
ET PAR
IET FILI
UM ET V
OCABIT
UR NOM.
Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises allégories d'Amiens font penser à la page des Stones of Venice que nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.—(Note du Traducteur.)
[259]Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: Hic est Deus noster et non extimabitur alius.—(Note du Traducteur.)
[260]Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment Giotto and his work in Padua au Baptême du Christ.—(Note du Traducteur.)