5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de pèlerinage à Paris—ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer—je supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce que l'édifice inutilitaire,—dirons-nous aussi inutile?—et son minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.

Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. Flèche—arrow—est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés? Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand ils passent auprès?

Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.

6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent le nom d'aucun autre Dieu.

Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la mort[63].

Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.

7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en français—c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie: Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de l'étendue—personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le virent—quarante jours—un grand nombre de jours pouvons-nous lire—prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles, qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde sens dessus dessous. Et le dernier des quarante jours—ou du nombre indéfini de jours signifié par quarante—il a la tête tranchée, comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel est terminé.

La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin, que douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et 4 de notre première photographie du chœur: scène Ire, Saint Firmin arrivant; scène IIe, Saint Firmin prêchant; scène IIIe, Saint Firmin baptisant; et scène IVe, Saint Firmin décapité, par un bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du genre du chien dans Faust, duquel nous pourrons avoir à reparler tout à l'heure[64].

8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie, vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.

Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège épiscopal,—le premier de la nation française. Un endroit bien mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif—croix, inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.