5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les chapitres des Mystères de Paris, où Fleur-de-Marie y court librement pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de cabarets.
Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».
Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, et toute sa puissance fut dans la paix.
7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force (exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats combatifs)—de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.
Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et toute sa vie lui construit un bercail.
8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine Blanche» de Gaule.
Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive nous coûter une longue parenthèse.
9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article Gallia dans le Dictionnaire de Smith qui tient soixante et onze colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.» Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu près autant que je vous en ai dit plus haut.
Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup plus nette à l'époque dont nous nous occupons—le Ve siècle—les nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes, appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent. Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la «Dacie».
10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes, possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis, le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne s'est guère amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont maintenant venus pour leurs habitants.