21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.
À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes cultivés.
22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.
23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].
24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par «le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de l'Humber.
25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].
26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations profondément instructives,—si le devoir d'un historien était de réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.
Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]». Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].
La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.
27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple—entre les races imaginatives du monde entier—ne connut peut-être aussi peu le prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de Moïse; et l'Hôtesse du Christ.