Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans la capitale.
Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient sous la protection du préfet de la ville et le préfet était habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.
«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public, les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier. L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient encore partie du culte païen[142].»
Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal ennemi—la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffinée.»
Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.
Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu première du mot Bible[144]: non pas livre simplement; mais «Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu'à quel point,—si Jérôme, au moment même où Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature originale et une religion dégagée des terreurs de la loi mosaïque,—l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.
Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement. J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.
Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus facile et plus général, mais le fait de les avoir présentées à l'Église comme étant d'autorité universelle. Les premiers Gentils parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» (Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs doctrines respectives[148].»
Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que, quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient vécu sur le globe, comme un message que leur adressait directement leur créateur et qui,—renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux d'apprendre de ses desseins à leur égard,—leur commandait, ou conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.
41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.