42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs honnêtes des lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par «portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de l'Église.
43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix (par le labeur) et me suive[150].»
L'idée a été exactement renversée par le protestantisme moderne qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151] seront portés sur les flots jusqu'au paradis.
44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de l'Esprit[152] peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au Paradis perdu, non moins qu'à la Divine Comédie;—au Faust de Gœthe et au Caïn de Byron non moins qu'à l'Imitation de Jésus-Christ.
45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté, proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle, finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris conscience de leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander; mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans l'argile humaine.
46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son calme sont incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la puissance intellectuelle.
47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune intention favorable,—à savoir dans la jolie lettre de la reine Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.
«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour l'Écriture?—insinue-t-elle—citant de Jérôme cet aveu remarquable de sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre, Commentaires sur les Galates, où il accuse saint Pierre et saint Paul tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne le chapitre et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les commentaires d'Origène, de...»—cinq ou six personnes différentes qui dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini avec elles.—«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas—laissant le père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de Dieu et à la sagesse de Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil interprète qu'il est absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme, qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.
48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été faussées par notre habitude—d'abord de distinguer à tort ou au moins sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils participent à la grâce du Christ, à l'amour de Dieu, à la Communion du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale, il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait éprouvée et déclarée vaine[158].
49.—Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps entier des écrivains sacrés.