[136]«Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul, n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (Præterita, § 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le 104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à l'histoire descriptive des perroquets (St-Mark's Rest: The Shrine of the Slaves). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIIIe siècle», etc., etc.—(Note du Traducteur.)

[137]Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique et la règle bénédictine du travail agricole.—(Note de l'Auteur à la révision de 1885.)

[138]Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.—(Note du Traducteur.)

[139]La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi bien de l'esprit que du corps; car on ne peut admettre que les fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune affection vive pour le reste de l'espèce humaine. Une sorte d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et de tout pays.»

Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence, apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par Scott dans l'introduction du Monastère; quant à moi je puis dire que les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).—(Note de l'Auteur.)

[140]L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres, simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner plus de force. «Jérôme admet, en effet, avec une humilité spécieuse mais sujette à caution, l'infériorité du moine non ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI, faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival dangereux, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans la société chrétienne.—(Note de l'Auteur.)

[141]Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à saint Jérôme. Il faut avoir avec soi Saint Mark's Rest et lire tout entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de la Bible d'Amiens,—et pour donner au «Dompteur du lion» une illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai 1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la Bible d'Amiens que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le passage de Saint-Mark's Rest:

«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire.

«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. «Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme grave.»

«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière: