Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction étant une fois compris et admis.

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et accablante de travail humain.

Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de la Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique, mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône était dans le Ciel[179].

3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les constables, que nous nommons une ville—dont il est convenu que les rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les étroites à dissimuler la misère—il n'est pas facile, dis-je, à l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et laborieuses personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.

4. Il faut se souvenir cependant,—et ceci est un point théologique sur lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du Nord,—que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif, était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints (la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si nous ne sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne, toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185] la maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.

Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.

Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses, vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir. Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante flamme française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée, inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.

Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles; gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort; elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, pour être plus précis, que la partie supérieure de l'Heureuse vallée à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites rues de traverse et les ponts que vous trouverez; plus les rues seront tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les peines que vous aurez prises pour les atteindre.

Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports athlétiques, lawn-tennis, etc.,—ou s'il faut vraiment que vous alliez à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou deux—alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur chemin est alors de monter à pied, de l'Hôtel de France ou de la place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le monde.

Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est au-dessus et qui semble se courber vers le vent d'ouest—bien que ce ne soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190] et de son gai sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré avait coutume de se tenir là pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne.