En l'an de grâce douze cent
Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine
Fut d'abord recommencée,
Alors était de cet évêché
Éverard l'Évêque béni
Et roi de France Louis
Qui était fils de Philippe le Sage.
Celui qui était maître de l'œuvre
Était appelé Maître Robert
Et nommé de plus de Luzarche.
Maître Thomas fut après lui
De Cormont. Et après lui son fils
Maître Reginald qui pour être mis
À ce point-ci, fit ce texte
Quand l'Incarnation fut vérifiée
Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.
De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis (elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à retenir—si vous avez encore un peu de patience.
14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale, était «déchéant», tombant en ruine pour la—je ne puis pas dire tout de suite si c'était la—quatrième, cinquième ou quantième fois—dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019. Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois, le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».
C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en «cendres» selon M. Gilbert—en ruine certainement—déchéante—et une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants d'une ville moins vivante,—en 1218. Mais ce fut plutôt un grand stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux, et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce que surent faire leurs mains dans leur puissance.
16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils, très glorieusement encore pendant trois ans.
Mais, ensuite—et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré avoir l'opinion de l'abbé—Louis VIII mourut de la fièvre à Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?
Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que, semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à partir de l'offense reçue—et alors seulement avec l'approbation de l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200] qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système féodal pris dans son sens normand.
18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout, c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,—aux portes étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et l'inextricabilis error de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la nature brutale à dompter.
19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort.
20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement pour ses frères—bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été donnée en littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du Parthénon du christianisme.