Je n'avais jamais fait le mal, du moins consciemment, si ce n'est parfois, en omettant d'apprendre par cœur quelque verset édifiant pour observer une guêpe sur le carreau de la fenêtre ou un oiseau dans le cerisier; et je ne savais pas ce que c'était que d'avoir du chagrin.
En même temps que ce don inappréciable de la Paix, j'avais pénétré le sens profond et de l'Obéissance et de la Foi. J'obéissais au doigt et à l'œil; un geste de mon père ou de ma mère suffisait, comme le navire répond au gouvernail; et non seulement sans l'ombre d'une résistance, mais avec le sentiment que cette direction faisait partie de ma vie, était ma force, que c'était une loi salutaire qui m'était aussi nécessaire au point de vue moral que la loi de la pesanteur l'est à quiconque saute.
Quant à mon expérience en matière de Foi, elle fut bientôt complète: jamais de promesses fallacieuses; ce qui était promis était donné sur l'heure; jamais de menaces vaines, jamais de mensonges.
La paix, l'obéissance, la foi, tels étaient les principaux bienfaits; venait ensuite l'habitude de l'attention, attention de l'esprit et attention des yeux, mais je ne m'y arrêterai pas ici, cette faculté étant certainement celle qui m'a été le plus utile dans le cours de ma vie, celle qui faisait dire à Mazzini, un ou deux ans avant sa mort—la conversation m'a été textuellement rapportée—que j'avais «le cerveau le plus analytique d'Europe». Opinion, dans la mesure où je connais l'Europe, que je suis tout disposé à partager.
Je noterai, enfin, une très grande délicatesse du palais et des autres sens: odorat, ouïe. Ce que je dois à l'interdiction absolue de toute espèce de gâteaux, vins, sucreries et même, sauf certaines circonstances exceptionnelles, de fruits; et au soin avec lequel étaient préparés les plats que je mangeais.
J'estime que ce sont là les principales bénédictions de mon enfance. Voyons maintenant quelles en ont été les plus grandes calamités.
Premièrement, je n'avais rien à aimer.
Mes parents étaient pour moi des puissances visibles de la nature; je ne les aimais ni plus ni moins que le soleil ou la lune: j'aurais seulement été extrêmement ennuyé ou embarrassé si l'un ou l'autre s'était éclipsé, éteint (je le sens cruellement aujourd'hui que tous deux ont disparu derrière un nuage). J'aimais encore moins Dieu; non que je me fusse querellé avec Lui ou que j'en eusse peur, mais uniquement parce que les devoirs qu'on me disait qu'il fallait Lui rendre me paraissaient ennuyeux, et parce que le livre que l'on me disait être Son livre ne m'amusait pas. Je n'avais aucun camarade avec qui me disputer, personne à aider et personne à remercier. Les domestiques avaient ordre de ne jamais s'occuper de moi en dehors de leur service strict; et pourquoi aurais-je témoigné de la reconnaissance à la cuisinière pour faire la cuisine, au jardinier pour s'occuper de son jardin, quand l'une n'osait même pas me donner une pomme de terre cuite au four sans permission, et que l'autre ne pouvait pas laisser mes fourmis en repos sous le prétexte qu'elles abîmaient les allées? Il n'arriva pas, cependant, ce qui aurait fort bien pu arriver, que je devinsse égoïste, sec, peu affectueux. Seulement, quand les sentiments tendres s'éveillèrent en moi, ils me submergèrent: ce fut un véritable torrent que je fus incapable de maîtriser, de diriger, moi qui n'avais jusque-là rien eu à diriger.
Car (seconde des grandes calamités) je n'avais pas appris à souffrir, tout m'avait été épargné: dangers, douleurs m'étaient également inconnus; jamais je n'avais occasion d'exercer ma force, ni mon courage, ni ma patience. Non que je fusse facilement effrayé: ni les revenants, ni le tonnerre, ni les animaux ne me faisaient peur; je me souviens même que le jour où, tout enfant, je fus le plus tenté de me rebeller contre l'autorité supérieure, ce fut une fois que je voulais jouer avec les petits lionceaux de la ménagerie de Wombwell.
Troisièmement. On ne m'enseigna pas les bonnes manières, les manières du monde; il suffisait, quand il y avait des invités à la maison, que je ne fusse pas gênant et que je répondisse sans timidité quand on m'adressait la parole: la timidité m'est venue plus tard et elle a augmenté à mesure que j'ai pris conscience de ma gaucherie. Il me fut impossible de jamais acquérir aucune souplesse dans les exercices physiques, aucune adresse à aucun jeu et même la moindre aisance dans l'ordinaire de la vie.