Enfin, et ce fut le plus grand de tous mes maux, on ne s'appliqua jamais à développer en moi l'indépendance, la volonté d'agir[9], ni le jugement sur ce qui est bien et ce qui est mal, car on ne me débarrassa jamais ni de la bride, ni des œillères.

Les enfants devraient avoir, comme les soldats, des moments où ils ne seraient pas de service, et, l'habitude de l'obéissance une fois donnée, l'enfant devrait, très jeune, être livré à lui-même, à certaines heures, abandonné à ses caprices, obligé de se débattre contre lui-même et de se vaincre. L'autorité qui a incessamment veillé sur mes jeunes années m'a longtemps rendu incapable; et lorsque, enfin, je me suis trouvé lancé dans le monde, je n'ai pu faire autre chose que me laisser emporter par ses tourbillons.

Le jugement qu'à l'heure actuelle je serais tenté de porter sur l'ensemble de mon éducation, c'est d'avoir été à la fois trop formaliste et trop luxueuse, imprimant sa marque sur mon caractère, mais au moment très important où il se formait, le laissant plutôt comprimé que discipliné: si j'étais innocent, c'était par protection et non par vertu. Ma mère s'en rendit compte, elle ne le vit que trop clairement par la suite, et chaque fois qu'il m'arrivait de faire quelque chose d'injuste, de stupide ou d'inhumain (et souvent ce fut tout cela à la fois) elle ne manquait jamais de me dire: «C'est que vous étiez trop gâté.»

Jusqu'ici, sauf certaines omissions voulues, je n'ai guère réimprimé que ce que j'avais déjà dit dans Fors; je crains que la suite du récit n'ait point autant d'intérêt. Ce qui me reste à dire ne gagnera pas à être développé et sera encore moins amusant. Dans Fors, j'ai tenté de présenter les choses de façon un peu piquante; je tâcherai au contraire, ici, que mon récit soit aussi simple que possible. Suis-je arrivé dans Fors à écrire avec esprit? Je ne sais. Ce qui est certain, c'est que j'ai été souvent fort obscur et que la description que j'ai donnée plus haut de Herne Hill demande à être faite en termes moins exagérés.

La hauteur de la longue crête de Herne Hill, au-dessus de la Tamise ou plutôt du niveau de la Tamise, à Camberwell Green, n'a pas, j'imagine, plus de cent cinquante pieds; mais la descente sur les deux versants est rapide, s'étageant sur un quart de mille du côté est, aussi bien que du côté ouest, à travers une succession de parcs et de jardins; route très vite séchée après l'averse, et que les enfants dégringolaient en courant; mais aussi quel courage il fallait pour remonter la pente avec son cerceau! Du sommet, avant qu'il n'y eût de chemins de fer, la vue était absolument délicieuse; vers le soir, du côté du couchant, elle était même grandiose, embrassant une longue succession de pentes boisées.

La Tamise elle-même se cachait derrière les arbres; pas d'espaces libres, pas de prairies, si ce n'est directement au-dessous; sur une étendue de vingt milles carrés, rien que des frondaisons verdoyantes et des bosquets. De l'autre côté, vers l'est et le sud, s'allongeaient les collines de Norwood, plantées de bouleaux et de chênes, coupées de landes, hérissées d'ajoncs et de ronces d'un vert sombre, avec, ici et là, des pentes gazonnées qui faisaient deviner déjà toute la beauté rurale du Surrey et du Kent et d'une ondulation si large qu'elles donnaient l'illusion de la montagne. Association d'idées qui paraît absolument invraisemblable aujourd'hui que le Palais de Cristal, sans parvenir à suggérer l'idée de grandeur et sans avoir plus de majesté lui-même qu'une cloche à melon posée entre deux tuyaux de cheminées, réussit pourtant, grâce au voisinage de sa bête de masse creuse, à donner des airs de pygmées aux collines environnantes, qui ressemblent aujourd'hui à trois gros tas d'argile prêts à être livrés à un entrepreneur de construction. Mais, en ce temps-là, le Norwood ou Northwood, comme on disait à Croydon, par opposition avec le Southwood des plateaux du Surrey, montait en demi-cercle sur une étendue de cinq milles autour de Dulwich vers le sud, coupé ici et là par de petits sentiers rapides bordés de haies tels que Gipsy Hill et autres; du sommet, le regard s'étendait dans la direction de Dartford et sur la plaine de Croydon. C'est devant ce spectacle qu'un jour j'épouvantai ma mère, en m'écriant que «je sentais mes yeux me sortir de la tête». Elle crut que j'avais attrapé un coup de soleil.

Herne Hill était au centre de cet amphithéâtre, et l'un de ses principaux charmes consistait en ce qu'après avoir longé le faîte des collines, en venant de Londres, au milieu des marronniers d'Inde, des lilas et des pommiers dont les branches pendaient au-dessus des palissades des deux côtés, le pays se découvrait soudain et on se trouvait à l'extrémité d'une grande plaine qui dévalait vers le sud jusque dans la vallée de Dulwich, prairie semée de boutons d'or où paissaient des vaches avec, tout au fond, les beaux pâturages et les avenues séculaires de Dulwich, et à l'horizon le demi-cercle des collines de Norwood. Sur la gauche, un sentier auquel on accédait par une barrière et qui était si abrité que les convalescents venaient s'y promener dès le mois de mars; il était si paisible et si solitaire que, lorsque j'étais en mal d'écrire, que j'avais besoin de calme et de réflexion, j'y venais, le préférant au jardin. De simples balises en bois, hautes de quatre pieds, séparaient la route de la prairie; elles n'étaient là que pour empêcher les vaches de s'échapper. Hélas! depuis le temps où j'allais méditer dans le petit sentier, que de perfectionnements! Le besoin d'une nouvelle église s'étant fait sentir, on a bâti, en bordure de la prairie, une pauvre église gothique grêle dont le clocher n'est là que pour l'ornement; derrière, s'élève le presbytère, si bien que ces deux constructions bouchent les trois quarts de la vue. Ensuite, ce fut le Palais de Cristal, qui gâte irrémédiablement tout le panorama d'où qu'on l'aperçoive et qui, les jours de fête, attire une foule de piétons et de fumeurs dont le pauvre sentier gardait la trace toute la semaine. Puis ce fut le tour des chemins de fer qui vomissaient, par chaque train de plaisir, tous les voyous de Londres, et l'on sait que le plus grand plaisir de ces messieurs consiste à démolir les barrières, à effrayer les vaches et à casser les pauvres branches fleuries qui ont l'imprudence de s'avancer au-dessus des clôtures. Ce que voyant, les propriétaires en bordure firent élever un mur de briques pour se protéger.

Le joli sentier, devenu intolérable de chaleur et de saleté, fut bientôt abandonné aux rôdeurs, que l'on se contentait de faire surveiller de loin par un policeman placé à l'entrée. Enfin, cette année, c'est le comble! On a élevé en face du mur une palissade en planches de deux mètres de haut, si bien que le malheureux excursionniste est réduit à goûter de la campagne, comme air et comme vue, ce qui peut lui en arriver soit par-dessus le mur, soit par-dessus la palissade; il marche, avec l'odeur d'un mauvais cigare en avant, un autre en arrière, un troisième dans la bouche.

Je serais désolé que ce livre prît des allures maussades, des airs grognons, car ma disposition naturelle, dont je voudrais qu'il fût l'écho, est le plus souvent aimable—que l'on me pardonne cette apparence de fatuité—surtout quand on ne me contrarie pas. Je grognerai ailleurs, quand il faudra absolument que je grogne, et je note seulement en passant le tort fait aux habitants et aux promeneurs de Herne Hill, parce que les questions de droit de passage sont à l'ordre du jour et que, dans la plupart des cas, le passage est le moindre du vieux droit bien compris. Le droit devrait s'étendre à la jolie vue et au bon air.

Je tiens aussi à faire remarquer que, bien que l'on ait toujours en Angleterre la Grande Charte à la bouche, il y a peu d'Anglais qui sachent que l'une de ses principales clauses est l'interdiction de trafiquer[10] de la loi. Or, il me semble que la loi anglaise pourrait conserver Banstead et autres terrains aux pauvres de l'Angleterre sans me faire payer, comme elle vient de le faire, deux mille cinq cents francs pour l'exécution temporaire de ce devoir d'ailleurs gratuit.