Il me faudra revenir plus tard sur ces années d'enfance afin de combler quelques lacunes, mais je tiens à expliquer ici (ce qui pourra paraître un peu fastidieux) que lorsque j'ai dit que «dans le jardin de Herne Hill tous les fruits étaient défendus», j'ai simplement voulu dire: défendus en dehors de certaines circonstances, car les cueillettes de fruits, selon les saisons, étaient de véritables fêtes, et la défense maternelle, sous son apparente sévérité, avait de grands avantages: la pêche que ma mère me donnait quand elle était certaine qu'elle fût mûre à point, la tarte dont j'avais trié les cerises une à une, afin de m'assurer qu'elles étaient bien rouges de tous les côtés, avaient pour moi une saveur qu'elles n'auraient pas eue pour un enfant habitué à manger des fruits à sa fantaisie; mais le plaisir absolument pur, le vrai bonheur était de voir le verger en fleur; je préférais mille fois ses fleurs à ses fruits. Quant aux jouissances gastronomiques, pommes de terre bien rissolées, petits pois fondants, grosses fèves ayant juste le degré d'amertume voulu, et les bocaux de prunes de Damas ou de groseilles, pour le remplissage annuel desquels on comptait encore plus sur le fruitier que sur le jardinier, me paraissaient d'une importance mille fois supérieure à la douzaine de brugnons dont on me donnait quelques bribes, ou aux deux ou trois boisseaux de poires que l'on gardait pour l'hiver. Si bien que, de très bonne heure, mes réflexions sur les arbres m'avaient amené à la conclusion donnée cinquante ans plus tard dans Proserpine, à savoir que graines et fruits n'étaient là que pour les fleurs, et non pas les fleurs pour les fruits. C'étaient les perce-neige qui me donnaient ma première joie de l'année; la seconde, la plus intense, je la devais aux amandiers en fleur; à partir de ce moment, c'était chaque jour, dans le jardin ou dans les bois, des plaisirs variés, une suite ininterrompue de fleurs brillantes ou de feuilles rougissantes; et pendant de longues années, ce que j'ai demandé au Ciel avec le plus d'ardeur, c'est qu'à l'époque de la floraison la gelée épargnât les amandiers!

[3]Dans l'Histoire de Croydon, on remarque que ce nom a longtemps embarrassé les archéologues; on le retrouve souvent aux environs des anciens camps romains.

[4]Ce dessin est encore au-dessus de la cheminée de ma chambre à coucher à Brantwood.

[5]Comparer le 52e paragraphe du Chapitre III de la Bible d'Amiens.

[6]

Un nouveau printemps ravivera-t-il
Les cendres de l'urne?

[7]Cet éditeur étant devenu Lord Provost (maire) d'Édimbourg, reçut le titre de Baronet (Note du traducteur).

[8]Cette expression dans Fors a paru signifier à quelques lecteurs que ma mère m'avait rendu très évangéliquement religieux. Il n'en était rien. J'ai voulu dire simplement qu'elle avait posé les fondements de ma vie à venir, fondements pratiques aussi bien que spirituels. (Voir le paragraphe suivant.)

[9]Remarquez que je parle ici de l'action, car en pensée je n'étais que trop indépendant, comme on a pu le voir plus haut.

[10]«To no one will We sell, to no one will We deny or defer, Right or Justice.»