Mary et moi, nous passions la soirée du dimanche comme nous pouvions avec le Pilgrim's Progress, la Holy War de Bunyan, les Emblems de Quarles, le Book of Martyrs de Foxe, la Lady of the Manor, livre terrifiant pour moi, plein d'histoires de jeunes personnes dépravées qui, après avoir été au bal, étaient incontinent emportées par une maladie, et Henry Milner, de Mrs Sherwood, le Youth' Magazine, Alfred Campbell, the Young Pilgrim, et encore, concession à la dureté de nos cœurs, la Natural History de Bingley. Personne de nous ne se souciait de chanter des cantiques ou des psaumes, en tant que cantiques ou psaumes, et nous étions trop honnêtes pour les chanter simplement pour la musique qui, d'ailleurs, ne nous semblait pas divertissante. Mon père et ma mère, tout en témoignant au Dr Andrews leur intérêt pour ses œuvres sous forme de chèques et, à Noël, leur admiration pour ses sermons et la pureté de sa doctrine sous la forme de dindes et de boîtes de raisins secs, n'avaient jamais essayé d'entrer en relations avec leur pasteur et ne se souciaient pas du tout que, au cours de visites pastorales, on vînt s'enquérir de l'état leur âme. Néanmoins, Mary et moi nous subissions son charme, même à distance, et souvent nous nous promenions de long en large avec Anne sur la route de Walworth dans l'espoir de le voir passer. Un jour, grâce spéciale de la Providence, nous le croisâmes; très pressé, et se heurtant contre moi, il faillit se jeter par terre. Anne, tandis qu'il se remettait de son émotion, lui fit une profonde révérence; sur quoi il s'arrêta, demanda qui nous étions et se montra des plus gracieux. Nous rentrâmes à la maison fort surexcités, annonçant à ma mère, qui ne manifesta pas un grand enthousiasme, que le docteur viendrait nous voir un de ces jours. C'est ainsi que cette bienheureuse relation s'établit. Je pouvais avoir onze ou douze ans. Miss Andrews, la sœur aînée de «The Angel in the House», était une jeune fille de dix-sept ans, extrêmement jolie; elle chantait Tambourgi, Tambourgi[23] avec beaucoup d'entrain et une voix magnifique; au temps des mûres, elle venait en cueillir avec nous sur les haies de Norwood, et ses visites me laissaient sous l'impression que les jeunes filles sont des êtres incompréhensibles mais étrangement séduisants.
La sympathie que j'éprouvais pour le docteur et la réputation de fin lettré qu'il avait (à Walworth) décidèrent mon père à lui demander de me donner quelques notions de grec. Le docteur, on s'en aperçut plus tard, ne savait pas beaucoup plus de grec que l'alphabet et les déclinaisons, mais il savait en tracer fort joliment les caractères et son oreille était très sensible au rythme. Nous commençâmes par les odes d'Anacréon, qu'il me fit scander ainsi que mon Virgile avec une extrême précision. De temps en temps, pour me reposer, il me récitait des passages de Shakespeare qu'il disait avec force et justesse. Le mètre anacréontique m'enchantait aussi bien que l'inspiration. J'appris la moitié des odes par cœur pour mon plaisir; et je sus ainsi, ce qui m'a été utile plus tard lorsque j'ai étudié l'art grec, que les Grecs aimaient les tourterelles, les hirondelles et les roses, autant que moi.
Dans l'intervalle de ces leçons qui ne me surmenaient pas, je m'amusais à écrire de méchants vers, à dessiner des cartes ou à copier les illustrations, par Cruikshank, des Contes de Fées de Grimm, ce que je faisais avec une exactitude qui paraît extraordinaire à bien des gens. Le bonheur a voulu qu'une de ces copies, faite lorsque j'avais onze ou douze ans, ait été conservée. Quant à moi, je n'ai jamais vu travail d'enfant qui témoigne d'aussi peu d'originalité. J'étais incapable, littéralement, de dessiner quoi que ce soit, pas même un chat, une souris, un bateau, de tête; et, fort heureusement alors, ni mes parents, ni mon professeur n'avaient l'idée de me faire dessiner d'après la tête des autres.
Cependant Mary qui, à son externat, prenait des leçons de dessin comme toutes ses petites compagnes, parlait avec enthousiasme de son professeur; la facture libre et primesautière des dessins qu'il lui donnait à copier intéressa mon père; il fut encore plus content lorsque Mary, pendant une de ses absences, eut copié au crayon, mais de manière à donner l'impression de la gravure à l'eau-forte, une petite aquarelle de Prout qui représentait une chaumière au bord de la route, et qui fut la première de notre collection. Nous n'avions à cette époque que cette seule aquarelle et deux miniatures sur ivoire. Lorsque je repense à la bonne exécution de cette étude de blanc et noir, je me dis que Mary serait arrivée à d'excellents résultats avec son dessin si elle avait eu de bonnes leçons et plus d'encouragement; mais il ne fallait rien lui demander d'après nature. Cet été-là (1829) à Matlock, où nous étions installés, tout ce qu'elle put faire, ce fut un croquis du nouvel hôtel des Bains.
Dans le même temps, parmi le gravier étincelant, les spaths semés de galène des allées du jardin, dans les boutiques du joli village, dans nos promenades, je poursuivais avec délices mes études minéralogiques sur le fluor, le carbonate de chaux, le minerai de plomb; ma joie ne connaissait pas de bornes quand je pouvais descendre dans une mine. En me permettant ainsi de m'abandonner à ma passion souterraine, mon père et ma mère témoignaient d'une bonté dont je ne pouvais me rendre compte alors; car ma mère avait horreur de tout ce qui était sale, et mon père, très nerveux, rêvait toujours d'échelles rompues, d'accidents, ce qui ne les empêchait pas de me suivre partout où j'avais envie d'aller. Mon père est même venu avec moi dans la terrible mine de Speedwell, à Castleton, où, pour une fois, je l'avoue, je ne suis pas descendu sans émotion. De Matlock, nous dûmes aller dans le Cumberland, car je retrouve cette inscription de la main de mon père: «Commencé le 28 novembre 1830, terminé le 11 janvier 1832» sur la première page de l'«Iteriad» un poème en quatre livres que je composai à cette époque et dont le sujet m'avait été inspiré par notre voyage sur les lacs. J'y reviendrai peut-être plus tard.
Ce doit être au printemps de 1830 que l'on prit l'importante résolution de me donner un maître de dessin. Comme Mary était incapable de reproduire d'après nature le plus petit coin de paysage, et que je m'en désolais en voyage, je manifestai le désir d'apprendre moi-même. Sur quoi, l'aimable professeur de Mary, que mes parents eurent le bon sens de ne pas rendre responsable du peu de dispositions de leur nièce, fut prié de venir me donner une heure de leçon par semaine.
Pour qu'un professeur s'impose au public, il faut sans doute qu'il ait une manière, un genre, qu'il s'y tienne et qu'il n'enseigne pas autre chose. Néanmoins, je ne puis pardonner à Mr Runciman de n'avoir pas développé les dispositions vraiment extraordinaires que j'avais pour le dessin à la plume. Tout ce que je fis dans ce genre fut seulement pour me divertir; Mr Runciman n'a jamais su que me faire copier et recopier ses propres dessins maniérés et imparfaits: il m'a gâté et la main et l'esprit. Il m'a pourtant appris beaucoup de choses, suggéré plus encore. Il m'a enseigné la perspective très consciencieusement et en même temps très simplement, ce qui fut pour moi une acquisition d'une valeur incalculable. C'est grâce à lui aussi que je suis arrivé à une dextérité de main qui m'a été précieuse; il est vrai que ç'a été quelquefois au détriment de la puissance, de la fermeté du trait. Il a développé en moi, je devrais plutôt dire créé, l'habitude de chercher d'abord les points essentiels, de les détacher de façon décisive; il m'a expliqué la signification et l'importance de la composition, bien qu'il fût lui-même incapable de rien composer.
Les deux années qui suivirent furent deux années particulièrement heureuses. Je dessinais au crayon, cela va sans dire, infiniment moins bien que Mary; chacun reconnaissait sa supériorité, ce qui était un juste hommage rendu à sa persévérance et à son travail. Comme, toutefois, elle ne composait pas de poèmes en vers, qu'elle ne collectionnait pas de minéraux, qu'elle ne montrait de dispositions extraordinaires dans aucun genre, elle était en train de tomber beaucoup trop bas dans l'estimation de mon orgueil. Mais, pendant quelque temps, je ne pus prétendre l'égaler dans la copie et, quant à mes premiers essais d'après nature, ils parurent chez nous très peu faits pour flatter l'orgueil paternel.
Je m'essayai en prévision d'un voyage à Douvres dont ma mère berçait les ennuis d'une maladie que je fis en 1829; je vois encore mon premier album de croquis, un petit in-octavo tout en hauteur, fort incommode, à couverture moirée et flexible. Le papier en était d'un blanc pur, un peu grenu; il est rempli d'ébauches jetées au hasard sur le papier, que j'ai gâtées en essayant de les terminer, des vues des châteaux de Douvres et de Tunbridge et aussi de la tour principale de la cathédrale de Canterbury. J'ai mis de côté pour les conserver ces croquis et une très bonne étude de Battle Abbey[24] avec quelques parties de détail séparées; le premier croquis que j'aie réellement fait d'après nature est celui de la première maison d'une rue de Sevenoaks. Ces tentatives me donnèrent peu de satisfaction et ne me valurent aucun encouragement; pourtant on y retrouve l'instinct inné de l'architecture et cela peut être intéressant à noter pour ceux qui aiment à remonter aux sources des choses. J'ai donné deux petits dessins au crayon du porche sud et de la tour centrale de Canterbury à Miss Gale de Burgate House, Canterbury, et ce qui restait du carnet lui-même a Mrs Talbot de Tyn-y-Ffynon, Barmouth—deux de mes très chères amies.
Mais alors, et avant tout, mon plus grand bonheur était de regarder la mer. Il m'était défendu d'aller en bateau, surtout en bateau à voile; il m'était même défendu de me promener seul sur le port. De sorte que je n'appris alors, des choses de la marine, rien qui vaille; mais je passais tous les jours quatre ou cinq heures, plongé dans une extase d'admiration et d'étonnement à regarder les vagues, occupation qui a fait mes délices jusqu'à ma quarantième année. Sur une plage, n'importe laquelle, j'étais heureux; il me suffisait de regarder les vagues monter en courant, d'entendre leur voix, d'aller au-devant d'elles ou de me sauver à leur approche; par contre, je n'ai jamais pris goût à l'histoire naturelle des coquillages, des crevettes, des algues ou des méduses. Les galets, quand il y en avait, c'était différent. Autrement, je restais des heures à suivre le va-et-vient puissant du flot ourlé d'écume. Comme un serin, à ce qu'il me semble aujourd'hui, j'ai gâché les années précieuses de ma jeunesse dans la rêverie et l'admiration béate; peut-être retrouverait-on là un certain accent byronien, qui n'est pas sans signification sans doute; mais que de temps perdu!