Nous n'avons pas dû nous absenter pendant l'été de 1832, car l'album suivant ne contient que des esquisses d'arbres, des arbres de Dulwich, et la vue d'un pont sur l'Effra, aujourd'hui comblée, à l'endroit où passait la route de Norwood. Cette route, d'où l'on suivait le cours de la jolie petite rivière, forme maintenant une sorte de marécage fangeux, en contre-bas du chemin de fer, non loin de la station de Herne Hill. Ce croquis est le premier qui me valut quelques compliments de la part des miens. Mais c'est le jour de mes treize (?) ans, le 8 février 1832, que l'associé de mon père, Mr Henry Telford, m'ayant donné l'Italie de Rogers, décida de ma vie.
À cette époque, c'est à peine si je connaissais le nom de Turner; je me souvenais pourtant avoir entendu dire à Mr Runciman que «le monde s'était récemment laissé éblouir et dévoyer par quelques idées brillantes de Turner». Mais je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les illustrations de Rogers que je ne voulus plus avoir d'autre maître, et je me mis à les copier d'aussi près que possible, à la plume.
J'ai raconté cette histoire tant de fois que je ne sais plus au juste à quelle date la situer, et je regrette bien que Mr Telford n'ait pas mis mon nom en tête du livre; c'est mon père qui a écrit sur la première page: «Donné par Henry Telford Esq.», et il n'a pas, ce qui est tout à fait extraordinaire de sa part, pensé à ajouter la date, et, à une année près, cela a peu d'importance. Ce qui est certain c'est que, dès le printemps de 1833, Prout publiait ses croquis de Flandre et d'Allemagne. Je me vois encore entrant avec mon père chez le libraire qui recevait les souscriptions, et m'arrêtant devant la gravure spécimen, une fenêtre à tourelle sur la Moselle, à Coblentz. Le volume nous arriva à Herne Hill un peu avant l'époque où chaque année nous partions en voyage; et ma mère, témoin du plaisir que mon père et moi éprouvions devant ces paysages merveilleux, suggéra l'idée qu'il ne serait pas impossible d'aller les voir en réalité. Mon père hésita un moment, et puis, les yeux brillants, fit: «Pourquoi pas?» Il y eut alors deux ou trois semaines de préparatifs, d'agitation délicieuse. Je me souviens que, le même soir, je descendis mon gros livre de géographie, un de mes plus précieux trésors encore à l'heure actuelle, (au moment où j'écris ces lignes, je l'ouvre et, pour la première fois, je pense à mettre mes propres initiales sous le nom de mon père, à la première page), que je regardai avec Marie le contour du Mont-Blanc d'après Saussure, et que je lus l'information très curieuse sur les Alpes que ce dessin sert à illustrer. Ce qui prouve que la Suisse, dès le premier moment, fut comprise dans le plan du voyage, voyage qui s'accomplit bientôt le plus heureusement du monde, et qui eut les meilleures conséquences, grâce à Dieu. Nous gagnâmes Cologne par Calais et Bruxelles; puis nous remontâmes le Rhin jusqu'à Strasbourg; ensuite, par la Forêt-Noire, à Schaffhouse; puis, traversant rapidement la Suisse au nord par Bâle, Berne, Interlaken, Lucerne, Zurich, jusqu'à Constance. Là, nous suivîmes de nouveau le Rhin jusqu'à Coire; et, passant le Splugen, nous allâmes à Côme, Milan et Gênes, avec l'intention, je m'en souviens très bien, de pousser jusqu'à Rome. Mais la saison était déjà avancée, et la chaleur à Gênes nous avertit qu'il y aurait imprudence à aller plus loin; nous fîmes volte-face et revînmes par le Simplon jusqu'à Genève, en visitant Chamonix; retour par Lyon et Dijon.
Faire ce long voyage de la seule façon qui fût possible alors, c'est-à-dire en chaise de poste et avec des bateaux à rames pour la traversée des lacs, exigeait que chaque jour l'étape fût minutieusement calculée. Mon père aimait à arriver de bonne heure à l'endroit où nous devions passer la nuit, et il ne permettait jamais que sous aucun prétexte on s'arrêtât. Impossible donc de prendre le moindre croquis en cours de route (le petit pourboire supplémentaire qu'il eût fallu donner y était aussi pour quelque chose). Je pris ainsi la très mauvaise habitude, qui a eu ses avantages quelquefois, de tracer quelques lignes à la hâte, de prendre des notes pendant que la voiture marchait et de les mettre au point le soir, de mémoire. J'arrivai ainsi, pendant ce premier voyage, à noircir une trentaine de feuilles de papier: c'était presque toujours de petits croquis à la plume ou à l'encre de Chine, il en tenait quatre ou cinq sur la même page. Quelques-uns ne manquaient pas de grâce, mais la plupart étaient lourds, témoignaient d'un travail pénible et n'avaient ni variété, ni esprit, ni originalité.
À l'aide de ces barbouillages pris à la volée, je faisais, quand nous passions quelques heures dans une ville, des dessins plus finis à la plume ou au crayon, dont cinq ou six, tout au plus, méritent d'être conservés. Mon père était très fier d'une étude que j'avais faite ainsi de l'église Renaissance de Dijon, à tours jumelles. Elle est à Brantwood, accrochée à côté d'un Hôtel de Ville de Bruxelles, encore plus laborieux. Le dessin du même Hôtel de Ville, qui est à Oxford, est une copie de celui de Prout que j'avais faite pour illustrer un volume où j'avais commencé, en vers, le récit de notre voyage, car ce voyage avait surexcité au plus haut point mes pauvres petites facultés; il m'a procuré des jouissances dont l'essence doit être absolument insaisissable pour ceux qui n'ont rien éprouvé d'analogue, des joies plus nombreuses, en trois mois, que n'en ont goûté pendant toute leur vie la plupart des gens. Je tâcherai de dire, plus tard, l'impression que me causèrent les Alpes que j'aperçus pour la première fois de Schaffhouse et aussi Milan et Genève; mais, pour le moment, il me faut poursuivre mon récit.
L'hiver de 1833, et les instants de loisir que je pus dérober à mes études en 1834, furent consacrés à rédiger, à mettre au net et à décorer de vignettes le fameux compte rendu poétique de notre voyage, à l'imitation de l'Italie de Rogers. Les dessins, sur feuilles séparées, étaient collés dans les cahiers; beaucoup ont été enlevés depuis, d'autres y sont encore, mais les vers qui devaient les expliquer n'ont jamais été écrits, car mon inspiration était épuisée bien avant que nous eussions gagné les bords du Rhin. Cette folie inachevée est aux mains de Joanie, afin qu'elle ne puisse tomber que sous des yeux amis.
Mon père et ma mère, qui s'étaient enfin aperçus que le Dr Andrews ne pouvait pas plus me préparer à l'Université qu'aux devoirs du Haut Sacerdoce, m'envoyèrent comme externe à l'école du Rév. Thomas Dale, dans Grove Lane, non loin de Herne Hill. Chargé de mon sac de livres, je trottinais aux côtés de mon père qui me conduisait chaque matin après le déjeuner; je revenais pour le dîner d'une heure, n'ayant plus, le soir, qu'à préparer mes leçons du lendemain.
Dans ces conditions, je voyais peu mes camarades de classe, les deux fils de Mr Dale, Tom et James; et trois pensionnaires: le fils du colonel Matson, de Woolwich, le fils de l'alderman Key, de Denmark Hill, et un beau garçon plein d'entrain, Willoughby Jones, depuis Sir W..., qui vient de mourir, ce qui m'a fait beaucoup de peine.
Je passais aux yeux de ces garçons pour un pur imbécile, et ils me traitaient, j'imagine, comme ils auraient traité une petite fille. Ils ne me rossaient pas, cela n'en valait pas la peine; ils ne me blaguaient pas non plus, ayant découvert, dès le premier jour, que la raillerie n'avait aucune prise sur moi. Le plus souvent, je ne comprenais pas ou, si je comprenais, je n'y attachais pas d'importance: la très haute idée que j'avais de ma valeur, dans le fond de mon cœur, me maintenait dans une sérénité inaltérable, me défendait contre toute appréciation défavorable, qu'elle vint d'un professeur ou d'un camarade. D'intelligence ouverte, aimant les livres, ayant de plus une mémoire prompte et sûre, je savais toujours admirablement mes leçons et, comme les autres élèves n'en apprenaient jamais que le moins possible, bien que je fusse très en retard sur beaucoup de points, j'avais presque toujours les meilleures notes. J'ai déjà raconté dans le premier chapitre de Fiction Fair and Foul que Mr Dale avait traité ma chère vieille grammaire latine si claire de «vieillerie écossaise». Ce geste, du même coup, m'éloigna à jamais de lui et, de ce jour, je n'appris les leçons qu'il me donnait que par devoir.
En même temps que je travaillais les lettres, j'étudiais les mathématiques avec un professeur que l'on avait découvert encore dans ce malencontreux Walworth. Mr Rowbotham était de tout point méritant, recommandable et instruit dans sa partie; aidé par sa femme, et bien qu'encombré d'enfants, il tenait une «Académie pour jeunes gens» non loin de «The Elephant and Castle» dans une de ces maisons qui étalent sur le bord de la route de Walworth une petite bande de gazon pelé derrière une grille de fer.