Il savait la grammaire latine, allemande, française; enseignait «l'usage des sphères» tout au moins dans la limite nécessaire à une école préparatoire, et en fait de mathématiques en savait bien plus qu'il n'en fallait pour me donner des leçons. En dehors de cela, par exemple, il ne fallait pas lui demander grand'chose. Il ne savait rien des hommes ni de leur histoire, rien de la nature, ne s'étant jamais demandé si elle avait un sens; au résumé, un pauvre être borné et triste, incapable de gaieté et de fantaisie, considérant les mathématiques comme la seule occupation digne d'un cerveau humain, asthmatique au dernier degré et sujet à des crises de suffocation que rien ne parvenait à soulager. Avec cela, pas le sou et aucun espoir de sortir de cette misère, en dépit de tous ses efforts, car, son dur labeur de pion terminé, il passait encore toute sa soirée à rédiger des manuels d'algèbre et d'arithmétique, à compiler des grammaires françaises et allemandes, qui n'étaient pour les éditeurs qu'autant d'occasions de le voler, ajoutant à grand'peine au bout de l'année, parce travail supplémentaire, quatre ou cinq cents francs à son revenu. Jamais l'Angleterre, en ce siècle, ne vit éclore plus triste fleur dans la serre chaude de la métropole, créature plus misérable, plus innocente, plus patiente, plus inerte, plus insipide et plus malheureuse.
Sous la direction de Mr Rowbotham, deux fois par semaine, le soir, (on lui offrait toujours un thé substantiel, réconfort dont le pauvre asthmatique sentait la nécessité après avoir gravi la rude montée de Herne Hill), je fis des progrès sensibles en français. J'en avais grand besoin. Jusque-là, c'est à peine si, écorchant un mot par ici ou par là, j'arrivais à demander mon chemin; et je ne sais vraiment pas comment, un jour à Paris, allant au Louvre avec Salvador, notre courrier, je réussis à me tirer d'affaire. Je m'étais mis en tête de faire un croquis des Disciples d'Emmaüs, de Rembrandt. Salvador s'était adressé à un gardien, car il faut une permission spéciale, mais on lui avait répondu que j'étais trop jeune pour qu'on pût me donner une carte, quinze ans étant l'âge exigé; devant ma mine déconfite, le brave homme ajouta que si j'allais moi-même au «Bureau», si je parlais au chef, peut-être obtiendrais-je l'autorisation. Je demandai à être mené sur l'heure devant les autorités, et le gardien, me prenant sous sa protection, m'introduisit; là, dans mon mauvais français, j'exposai ma requête à quelques messieurs d'aspect très grave. J'obtins gain de cause et fis un croquis du Souper d'Emmaüs d'un sentiment vraiment assez juste, dont je fus extrêmement fier.
Mais cette connaissance bornée de la langue, bien que suffisante en pareille affaire, fut l'occasion pour moi d'un grand chagrin et d'une profonde humiliation au dîner, au fatal dîner chez M. Domecq. J'avais l'air fort piteux sans doute, car la petite Élise, qui avait alors neuf ans, et l'âme compatissante, ayant remarqué que ses grandes sœurs ne s'occupaient pas de moi, fut touchée de mon abandon; elle traversa tout le salon, s'assit à côté de moi et, posant familièrement son coude sur mes genoux, se mit à gazouiller. Elle babilla ainsi pendant plus d'une heure, ne demandant pas qu'on lui répondît—elle voyait d'ailleurs que j'en aurais été incapable—parfaitement satisfaite de l'attention respectueuse et reconnaissante que je lui prêtais et de l'intérêt plein d'admiration qu'excitait en moi non peut-être ce qu'elle disait, mais la manière dont elle le disait. Elle me fit par le menu l'historique de sa pension, me parla des maîtresses, qui étaient parfaitement désagréables, et de ses petites compagnes qui étaient charmantes, et des punitions qui pleuvaient, mais aussi c'est si amusant de faire ce qui est défendu, et de revenir aux Champs-Élysées pendant les vacances et d'habiter Paris, un vrai paradis! Cette heure passa comme un rêve et me laissa bien résolu à faire tout mon possible pour apprendre le français.
Et voilà pourquoi, ainsi que je l'ai déjà dit, je donnai entière satisfaction à Mr Rowbotham, sous ce rapport. J'étudiai aussi avec lui les trois premiers livres d'Euclide; et, en algèbre, j'arrivai jusqu'à l'équation du second degré. Mais là, je m'arrêtai et pour toujours. Dès que j'en arrivai aux sommes des séries, aux symboles qui expriment des relations, et non la grandeur réelle des choses—en partie parce que je n'étais pas doué, en partie parce que cela me dégoûtait et que j'avais déjà l'horreur saine des choses vétilleuses et vainement intangibles—je regimbai ou bien restai abasourdi. Plus tard, à Oxford, on me fit malgré moi passer par quelques sections coniques dont les figures dessinées me furent précieuses et qui m'apprirent autant de trigonométrie que j'avais besoin d'en savoir pour dessiner les élévations et plans de mes montagnes. En géométrie élémentaire, je réussissais bien, j'étais même fort pour un écolier; et, ma suffisance se développant avec perversité à mesure que je m'apercevais de la médiocrité de mes professeurs, je pris le parti de travailler à ma façon; pendant cette année de 1835, je passai beaucoup de temps à diviser un angle en trois parties égales. Que d'heures d'application ainsi gaspillées! J'en avais déjà le sentiment sans me rendre compte que j'aurais à me reprocher par la suite des heures plus mal employées encore.
Tandis que l'éducation faisait de moi un petit spécimen d'arbuste forcé, quelques coups de gelée me dépouillaient des quelques rares fleurettes qui avaient poussé autour de moi, pour mon plus grand bonheur.
[23]Mélodies hébraïques.
[24]Battle Abbey près de Hastings. (Note du traducteur).