Dans le chapitre précédent, je me suis complu à récapituler mes exploits d'enfant, à énumérer mes talents, et cela m'a entraîné au delà des années de mon enfance les plus fécondes en événements bons et mauvais. Je ne me fais pas scrupule d'en faire l'historique, car personne, en dehors de moi, ne pourrait le faire. Pour ce qui s'est passé plus tard, mes amis, à certains égards, me connaissent mieux que je ne me connais moi-même.
La seconde décade de ma vie se trouva coupée brusquement, séparée de l'heureux temps de mon enfance, par la mort de ma tante de Croydon, morte de froid littéralement en se livrant à quelque savonnage domestique par un méchant vent d'est. Son grand épagneul brun taché de blanc, Dash, resta couché sur son cercueil tant qu'on voulut bien l'y laisser, après quoi on l'amena à Herne Hill où il fut mon fidèle et unique compagnon, jusqu'au moment où Mary vint vivre avec nous.
La mort de ma tante de Croydon, qui survint aux environs de mes dix ans, mit un terme à mes courses sur les bords de la Wandel comme aussi sur les bords de la Tay. Nous ne quittions guère Herne Hill que pour voyager et nous menions une vie sans grand horizon.
Ma tante de Croydon laissait quatre fils, John, William, George et Charles, et deux filles, Margaret et Bridget; c'étaient de beaux garçons et de jolies filles; mais Margaret, dans sa jeunesse, avait été victime d'un accident, et elle était restée infirme. Intelligente, spirituelle comme sa mère, elle ne m'intéressait cependant pas, bien que j'eusse pour tous mes cousins de Croydon des sentiments quasi fraternels. Mais je n'ai jamais beaucoup aimé les malades—le goût ne m'en est pas venu encore—et, qui plus est, Margaret se coiffait en boucles, ce que je n'ai jamais pu souffrir.
Bridget ne ressemblait pas à sa sœur; elle avait les yeux noirs ou, pour parler plus exactement, couleur de noisette foncée; elle était svelte, très animée, avec des traits trop pointus pour être tout à fait jolie, des articulations trop anguleuses pour être tout à fait gracieuse; fantasque, un peu personnelle, mais pourtant assez agréable pour qu'on l'ait invitée à venir une ou deux fois à Perth pendant que nous y étions, et à passer quelques semaines à Herne Hill; sans toutefois qu'elle s'attachât beaucoup à nous, ni nous à elle. Je la trouvais un peu encombrante à la nursery qui était devenue, à mesure que j'avais grandi, ma salle d'étude; et cela ne l'amusait pas de travailler avec moi dans le jardin, ou peut-être ne le lui permettait-on pas.
Les quatre fils étaient tous de bons garçons, sérieux et travailleurs. L'aîné, John, plus habitué aux affaires que les autres, s'embarqua bientôt pour l'Australie. Il y réussit. Le second, William, finit aussi par s'en tirer à Londres.
Le troisième frère, George, qui était le meilleur des enfants et des hommes, n'avait pas beaucoup de moyens. Un type de George IV rural: belle santé, bonne humeur, en un mot l'Anglais dans sa meilleure expression. Il était entré dans les affaires de Market Street où il secondait son père, et tous deux nous témoignaient une affection qui faisait notre joie. D'une honnêteté scrupuleuse, ils étaient l'un et l'autre aussi incapables d'indélicatesse que d'habileté. Je les abandonnerai ici pour l'instant, occupés qu'ils sont à traîner gaiement leur charrette remplie de pains de quatre livres.
Le quatrième, le plus jeune, Charles, était, comme dernier-né dans les contes de fées, gai, vermeil, brillant, ne manquant ni de sens commun ni de bon sens, affectueux comme tous les autres membres de la famille. Élève modèle à l'école, il respectait les règles de la grammaire et même celles de la politesse; aussi se trouvait-il très à son aise dans le cercle raffiné de Herne Hill. Son frère aîné avait dirigé son éducation de plus importantes matières encore: tout enfant, il lui avait fait enfourcher à poil un poney avec, pour toute recommandation, la menace d'une bonne fessée s'il se laissait tomber; aussi n'était-il pas tombé. Même procédé pour la natation. Dès la première leçon, John avait lancé le gamin, comme une pierre, au beau milieu du canal de Croydon, s'y jetant à sa suite, bien entendu; mais l'enfant avait regagné la rive sans secours, m'a-t-on dit. Il n'était pas «plus haut que cela» qu'il était déjà passé maître dans l'art de l'équitation et de la natation.
Ma mère prenait d'autant plus de plaisir à conter ces deux histoires qu'elle-même, dans l'éducation de son fils, avait sacrifié l'orgueil qu'elle eût éprouvé à le voir héroïque à la crainte de l'exposer au moindre danger: défense expresse d'approcher seulement du bord d'un étang ou d'entrer dans une prairie où il y aurait eu un poney en liberté. Ma mauvaise étoile avait voulu, de plus, qu'aux environs de la maison il n'y eût pas la plus petite ferme, pas la moindre mare qui aurait pu obliger à modifier ces ordonnances. Mais j'ai déjà noté, avec reconnaissance, tout le bien que je devais à l'étang aux têtards de Croxted Lane; j'ai dit aussi qu'il y avait, entre la maison et l'école, une prairie élyséenne, sorte de lande en friche. Et à l'extrémité de cette lande, il y avait un étang, un grand étang, dont jamais personne n'avait sondé la profondeur, cette profondeur allant, même en été, jusqu'à trois pieds au milieu; la sombre couleur de ses eaux ajoutait du danger à leur mystère. Au bord du grand étang, sur la rive droite, s'élevait un orme majestueux. On racontait que d'une de ses branches—et personne n'osait mettre en doute la véracité du récit, pieusement accepté—un dimanche, un mauvais petit garçon était tombé dans l'eau, et que, du même coup, son âme était tombée dans un gouffre plus noir et plus profond encore.
Un des grands bonheurs de ma petite enfance, c'était lorsqu'il m'était permis d'aller avec ma bonne contempler, de la route, l'étang vengeur. La disparition de cet étang, lorsque, par mesure sanitaire, on a converti la lande de Camberwell en un square bien soigné, est encore, pour moi, un sujet de lamentation.