Alexandre et Archibald dînaient souvent chez nous. Le premier avait beaucoup de l'humour de son père; le second était un beau et jeune Highlander aux cheveux noirs, que ma passion pour Walter Scott avait touché; aussi était-il toujours disposé à causer pêche et chasse avec moi. Car, dès l'enfance, j'ai aimé les récits d'aventures, bien que je ne fusse rien moins qu'aventureux. J'ai lu tous les romans du capitaine Marryat, sans que cela m'ait jamais inspiré la moindre envie de m'embarquer; j'ai visité le champ de bataille de Waterloo sans songer un instant à me faire soldat; je me suis passionné pour les récits de pêche d'Isaac Walton sans avoir jamais jeté la mouche; je savais par cœur le Deerslayer et le Pathfinder, de Cooper, sans avoir jamais eu encre les mains autre chose qu'un pistolet à bouchon et sans avoir découvert d'autres sentiers que ceux des solitudes de Gipsy Hill. S'il m'est arrivé de me raconter des histoires merveilleuses de batailles dont j'étais le général victorieux, cavernes où je découvrais des filons d'or, ce n'était que jeux d'imagination, rêves sans rapport avec la réalité. Dès cette époque, je redoutais de grandir, de vieillir; je n'aspirais pas à être plus sage. Quant aux projets d'avenir, je n'en faisais pas plus qu'un jeune ver à soie perdu au milieu de sa première feuille de mûrier.

[25]Montagne du Pays de Galles. (Note du traducteur.)

[26]James Hogg, poète écossais. (Note du traducteur.)

CHAPITRE VI

[SCHAFFHOUSE ET MILAN]

La visite au champ de bataille de Waterloo, à laquelle il est fait allusion dans le chapitre précédent, eut lieu lorsque j'avais cinq ans, à l'occasion des fêtes du couronnement de Charles X. Nous passâmes quelques semaines à Paris dans une pension de famille tranquille, et ensuite quelques jours à Bruxelles, mais je n'ai gardé aucun souvenir des stations intermédiaires. Lorsque je reviens sur ces souvenirs lointains, je m'aperçois que j'étais lent à émouvoir, que mes impressions s'éveillaient avec peine, et que j'avais besoin de séjourner deux ou trois jours dans une ville pour en avoir la plus légère idée; il est vrai que l'idée une fois formée était généralement juste. Il m'est rarement arrivé d'avoir à modifier ces premières impressions, et celles qui s'y ajoutaient n'étaient pas aussi durables. D'où, ce que les gens appellent mes préjugés et qui seraient plutôt des après-jugés, c'est-à-dire tout le contraire. (Je n'ai pas la prétention d'introduire le mot dans la langue, mais il m'est commode pour l'instant; il épargne du temps et de l'encre.)

Une autre disposition étrangement tenace chez moi, c'est cette impossibilité de m'intéresser à autre chose qu'à des choses proches ou tout au moins visibles et présentes. J'imagine que les enfants sont souvent ainsi, mais cette disposition est demeurée chez moi et c'est un des traits de mon tempérament d'homme fait.

De cette première visite à Paris, je garde surtout le souvenir des coussins de plume garnissant les fauteuils de velours rouge de l'hôtel, que l'on n'arrivait pas à aplatir même lorsqu'on était assis dessus depuis une demi-heure; du parquet bien frotté du salon et du brave «Boots», de «Brosse» pour parler plus correctement, qui s'escrimait sur les dits parquets chaque matin si bien qu'ils étaient aussi polis, aussi luisants qu'une table d'acajou; de la jolie cour plantée de fleurs et d'arbustes sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de notre rez-de-chaussée; du gentil petit groom nègre au service d'une autre famille qui attrapait le chat de la maison, et me le mettait dans les bras; et d'une non moins gentille femme de chambre, très bonne fille, qui d'ordinaire me le reprenait dans la crainte que je ne lui fisse mal (l'expérience qu'elle avait des garçons, et des garçons anglais en particulier, l'inclinant à se méfier de la pureté de mes intentions). Je me souviens de ces choses, de certaines personnes, des Tuileries, et des jardins de «Tivoli» où mon père me fit monter sur les montagnes russes et où j'ai vu le plus beau feu d'artifice du monde; mais, par contre, j'ai parfaitement oublié la Seine et Notre-Dame, et tout ce qui tient à la ville ou aux environs, excepté les moulins à vent de Montmartre. De même à Bruxelles j'ai perdu tout souvenir de l'Hôtel de Ville, des rues spacieuses; il ne semble pas que j'aie été ému de rien, ni même surpris, tandis que je n'ai pas oublié un détail de la course en voiture jusqu'à Waterloo et de la promenade à pied à travers la plaine. On n'avait pas encore construit l'horrible levée de terre qui l'a déshonorée; neuf ans s'étaient à peine écoulés depuis la bataille, et chaque monticule, chaque pli du terrain racontait fidèlement les charges en avant ou les mouvements en arrière. Gravée dans mon esprit par des lectures postérieures, cette vision de la terrible lutte est restée parfaitement distincte, alors que le souvenir d'une visite plus récente, faite depuis la construction de la digue, s'est pour ainsi dire effacé.

À noter aussi que le ravissement que m'avait causé une promenade en bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le sable.