J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea. Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot ou se coucher à sec à marée basse.
Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières impressions que m'a données la vue de certaines choses.
J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr Hopkinson, de Long Acre.
Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même; l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du vrai voyage?
Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous l'écusson armorié: Vix ea nostra voco. J'y réussis sans peine, et j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement construite, avec les bagages et son chargement de six personnes, exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à tous les relais cinq ou six attelages de rechange.
Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces méthodes de locomotion primitives—qui datent pourtant d'hier—que celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si j'entre dans quelques détails.
Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes, de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.
Un personnage non moins important que le postillon, dans les voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement, l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en même temps que vous.
Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.
Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord, étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui, quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le devant. Mon père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu. Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains, et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père le réglait sans jamais faire la plus petite observation.