À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général, nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure, en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et, à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt; alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous assistions—en philosophes—à une messe matinale, et ma mère, uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux environs d'un village dans les Alpes.

J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833. J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer; ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec Salvador pour savoir si—c'était un vendredi après-midi—le lendemain nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil. Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de leur fermeture.

La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes! à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.

Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet suisse»[27].

Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante—semblable à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de jonction de Clapham—s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte pauvreté et la paix de Dieu.

Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri—et c'est pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?

Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner Schaffhouse.

Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville; elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller, consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi, comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade d'une gare de chemin de fer.

Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain; j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire un tour.

Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple, les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand, tout à coup, que vis-je à l'horizon!