Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages. C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.

Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai, tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent, aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental» de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair. Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le ciel que les nuages.

C'est ainsi—dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort; ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté sur la terre, mais la première page de son livre—que je quittai ce soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté, au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour, reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou consolation.

Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia. Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et ensuite de Côme à Milan par Monza.

Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût été formé par Turner dans l'Italie de Rogers. Le Lac de Côme, les deux villas au clair de lune, et l'Adieu m'avaient préparé à admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses, les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés, qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier; j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler. J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur ressembler.

J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la nouvelle édition du deuxième volume des Modern Pointers, une perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles, j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!

J'avais pourtant été préparé à cette apparition par l'admirable reproduction qui en avait été donnée à Londres un ou deux ans auparavant, dans une exposition dont j'ai, plus tard, vivement regretté la disparition—le panorama de Burford, dans Leicester Square—tentative de la plus haute valeur éducative et qui aurait dû être soutenue par le Gouvernement. J'avais admiré là un tableau charmant, d'une facture exquise, qui représentait le panorama vu du haut de la cathédrale de Milan; je ne pensais pas alors que je le verrais un jour et il m'avait ravi et étonné; mais être là aujourd'hui, y être réellement, tenait du miracle.

Nous eûmes encore le bonheur d'avoir un temps merveilleux tout le reste de la journée. Vers le soir, nous allions en voiture au Corso, qui, à cette époque, faisait le bonheur du beau monde de Milan comme le Parc chez nous, et d'où, avant la construction de la grande gare, on avait la vue, d'un côté, de toute la chaîne des Alpes, et de l'autre, de la belle cité dominée par son Dôme blanc. Puis le retour, en voiture découverte, dans le calme du crépuscule, à travers les longues rues silencieuses; la place du Dôme, sur les larges dalles de laquelle les roues glissaient sans bruit, augmentaient encore la sensation d'irréalité et d'émerveillement. Et cet air si pur, ce silence, la majesté environnante des Alpes que je venais de voir, la perfection—elle m'apparaissait telle alors—et la pureté de ce marbre immaculé qui se découpait contre le ciel! En ce monde toujours changeant, pouvait-on demander davantage en fait de bien apparemment immuable?

J'essaie autant que possible de ne pas influencer mon lecteur et de le laisser juge des événements que je m'efforce de raconter simplement; mais ici, l'on me pardonnera de souligner tout l'avantage que nous tirions de nos habitudes de sauvagerie pendant ce premier voyage sur le continent, où notre solitude se trouvait augmentée encore par notre ignorance des langues étrangères, et aussi par notre amour du confort. C'est une sensation particulièrement délicieuse, inconnue au touriste moderne plus ou moins frotté d'allemand et de français, de parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit; l'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue, le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si l'organe est dur, souple ou suave; tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime; le moindre petit incident se transforme pour vous en opéra mélodieux ou bien en pittoresque de marionnettes à langage inarticulé. Songez aussi à tout ce que ce calme a de précieux.

La plupart des jeunes gens à notre époque et même des gens plus âgés, s'ils ont gardé quelque curiosité, sont plutôt, en voyage, en quête d'aventures que d'informations. Les choses ne les intéressent que dans leurs rapports avec leur moi. En fait, ils ne pensent qu'à eux, plus attirés par les gens de belle humeur que par les mélancoliques, et très occupés de très petites choses. Non que je prétende que notre isolement eût rien de méritoire, ni que je soutienne qu'il vaille mieux ne pas savoir d'autre langue que la sienne, mais l'ignorance qui est humble a ces avantages. Nous ne voyagions pas pour courir les aventures, pour faire de nouvelles connaissances, mais pour voir avec nos yeux et sentir avec nos cœurs. La sympathie fait découvrir dans l'humanité des profondeurs où il y a plus de vérité que dans les formules et les mots; et même dans mon propre pays, j'ai constaté que les choses qui m'ont causé le moins de déceptions sont encore celles que j'ai apprises en qualité de spectateur.