[27]Suisse de caractère et de construction: les frontières politiques sont peu de choses.
CHAPITRE VII
[PAPA ET MAMAN]
Les études, dont j'ai parlé plus haut, auxquelles je me livrai pendant cette année 1834, encore sous l'impression des émotions du voyage, m'entraînaient dans quatre directions différentes; il eût fallu, alors, bien peu de chose, le plus petit encouragement, pour fixer mon choix et m'engager dans l'une ou dans l'autre. C'était d'abord l'effort fait pour exprimer en vers des sentiments véritablement sincères en dépit de ce que leur expression accusait de vanité superficielle, et d'une forme bien cadencée quoique fort pauvre en idées. Il m'aurait été impossible d'expliquer le plaisir que je trouvais à contempler la mer ou à errer dans les landes, mais j'éprouvais une douceur infinie à moduler une plainte qui rappelait le murmure des vagues ou à jeter un cri comme celui du vanneau.
En second lieu, j'avais une vraie passion pour la gravure et pour les effets de surface et d'ombre auxquels elle se prête. Je n'ai jamais vu de dessins d'adolescent d'une facture aussi consciencieuse et d'une telle délicatesse de ligne; il y avait certainement en moi l'étoffe d'un bon graveur. Mais le destin en ayant décidé autrement, je déplore la perte que ce fut pour l'art de la gravure, moins toutefois que celle, déjà calculée ou plutôt incalculable, qu'avait faite en moi la géologie!
Venait en troisième lieu l'instinct passionné de l'architecture, bien que j'eusse été incapable de rien bâtir ou de rien sculpter, n'ayant aucun don d'invention; et je crois bien avoir fait dans cette branche tout ce que j'étais capable de faire.
Enfin, quatrièmement, il y avait l'instinct géologique toujours vivace, toujours renaissant, associé désormais aux Alpes. Pour mes quinze ans, je demandai que l'on me fît cadeau de l'ouvrage de Saussure, Voyages dans les Alpes, et je me mis méthodiquement à la rédaction de mon dictionnaire minéralogique à l'aide des trois volumes de Jameson (un livre précieux), en comparant ses descriptions aux spécimens du British Museum; j'écrivais les miennes, infiniment plus éloquentes et plus complètes, en caractères sténographiques extrêmement ingénieux et symboliques, qui me demandaient beaucoup plus de temps que l'écriture ordinaire, et dont il me fut impossible, plus tard, de relire un seul mot. Voilà les quatre points stratégiques qu'il eût été facile de fortifier, les dispositions qui ne demandaient qu'à être cultivées; et c'est le temps d'expliquer, autant que je le pourrai, avec les données que je possède, le caractère assez particulier et le génie de mes père et mère dont l'influence sur moi, dans ma jeunesse et pendant la plus grande partie de ma vie, a été plus considérable que toutes les circonstances extérieures, toutes les amitiés, toutes les directions, à l'Université ou dans le monde.
Une des choses qui ont pesé d'un poids immense et influé, non seulement sur ma méthode de travail, mais pensée, c'est que tandis que mon père, comme je l'ai déjà dit, me donnait le meilleur exemple de lecture poétique—je dis bien lecture, et non déclamation, chose qu'il méprisait et qui me déplaisait fort—ma mère voulait m'enseigner (elle avait tout ce qu'il fallait pour cela) une justesse absolue de diction et la plus grande précision d'accent en prose; elle m'a appris, dès que j'ai su parler, ce dont j'ai essayé plus tard de convaincre mes lecteurs: que la justesse de la diction implique la justesse de la sensation, et la précision de l'accent, la précision du sentiment.
Bien que ma mère eût été élevée en province chez Mrs Rice, elle l'avait été dans les principes les plus sévères de vérité, de charité, d'économie domestique; dans le respect scrupuleux de la langue anglaise qui, dans le milieu où elle vivait, était loin d'avoir conservé la pureté des eaux limpides de la Wandel. J'ai déjà dit qu'elle était la fille de la propriétaire, restée veuve toute jeune, de l'auberge de la Tête du Roi, qui, au moins, existait encore il y a un an ou deux. L'un des côtés de la maison donnait sur la place du Marché de Croydon et la porte d'entrée ouvrait sur une ruelle en pente, impraticable aux voitures, et qui relie la rue Haute à la Ville basse.