Élevée en pleine agora de Croydon, entendant parler son dialecte, ma mère, telle que je la vois aujourd'hui, devait être, dans sa jeunesse, une jeune fille extrêmement intelligente, très pratique et naïvement ambitieuse; elle fut toujours sans effort à la tête de sa classe et profita en conscience de tous les avantages que l'institution provinciale et sa modeste maîtresse pouvaient lui offrir. Je ne l'ai jamais, à aucune époque de sa vie, entendue se plaindre, tout au contraire, de l'éducation qu'elle avait reçue.
J'ignore pour quelles raisons ma mère alla vivre à Édimbourg avec mon grand-père et ma grand'mère. Ils émigrèrent bientôt après dans la maison de Bower's Well, sur le versant de la colline de Kinnoull, au-dessus de Perth. J'ai été d'une indifférence stupide à l'égard de l'histoire de ma famille tant qu'il m'eût été facile de la connaître; et ce n'est guère que depuis la mort de ma mère que j'ai eu envie de savoir ce qu'elle seule aurait pu me dire!
Ce changement de vie entraîna certainement un changement de milieu; en Écosse, ma mère se trouvait dans une sphère supérieure, un monde de gentlemen et de ladies quelquefois un peu excentriques, le plus souvent pauvres, mais enfin, de gentlemen et de ladies. Elle a dû se développer, devenir une grande belle jeune fille au visage à la fois doux et énergique, une maîtresse de maison accomplie, d'une tenue irréprochable, et réservée jusqu'à la pruderie, mais une pruderie naturelle, si l'on peut dire, inviolable et jamais agressive. Je n'ai jamais entendu un mot révélant un sentiment un peu vif, fût-ce de simple admiration, ayant troublé la sérénité de son règne en Écosse. Pourtant, j'ai remarqué qu'elle ne prononçait pas sans un tant soit peu d'embarras devant mon père, et non sans plaisir devant les autres, le nom du Dr Thomas Brown. Que le Dr Brown, professeur de philosophie morale, hôte assidu de ma grand'mère, aimât à causer avec Miss Margaret, cela suffit à prouver quelle place elle tenait dans le monde d'Édimbourg; mais elle ne négligeait pas pour cela les devoirs de sa charge, qu'elle ne remplissait que trop scrupuleusement.
Un jour qu'habillée pour le dîner elle avait couru à la cuisine jeter un dernier coup d'œil, la vieille Mause, qui tenait une poêle à la main, avait, par inadvertance, ait une grosse tache sur la jolie robe blanche de sa jeune maîtresse; et comme il paraît que celle-ci la réprimanda avec trop peu de résignation aux voies de la Providence en cette matière, Mause s'était écriée en branlant la tête: «Ah! Miss Margaret, vous êtes comme Marthe, vous vous empressez et vous vous doublez dans le soin de beaucoup de choses[28].»
À l'époque où ma mère, dans la fleur de sa vie, à vingt ans, était une sorte de Desdémone, occupée la plus haute philosophie morale «tout en ne négligeant pas les affaires du ménage», mon père était un adolescent de seize ans aux yeux noirs, actif, spirituel et vibrant. Margaret était pour lui une sorte d'institutrice, et une confidente révérée et admirée sans mesure, aimée avec sérénité, à laquelle il éprouvait le besoin de dire ses secrets, de conter ses grandes mais très fugitives passions, et à laquelle il demandait conseil, en toutes circonstances.
Mon père avait décidé, dès cette époque, d'entrer dans commerce, sans pourtant abandonner ses études. Il avait appris le latin, qu'il savait bien, sous la noble direction d'Adam à l'École supérieure d'Édimbourg; en même temps, sous l'influence alors vivante et prépondérante de Sir Walter Scott, tous les coins de sa ville natale s'idéalisaient, s'imprégnaient de pure poésie des souvenirs historiques les plus nobles qui aient jamais sanctifié et hanté les rues d'une brillante capitale. Je n'ai ni le temps, ni le désir d'allonger encore mon récit en mettant sous les yeux du lecteur des lettres, manie détestable de nos biographes modernes qui se plaisent à confondre la conversation par lettre avec le fait vivant. Cependant, il faut lire cette lettre du Dr Thomas Brown à mon père, écrite en une heure décisive, et qui témoigne de la situation qu'il occupait déjà parmi la jeunesse d'Édimbourg. Elle souligne de façon bien saisissante certains côtés de son caractère qui ont eu par la suite une grande importance pour lui et pour moi:
«8, N. St. David's Street, Edinburgh,
18 février 1807.
«Cher Monsieur, la date inscrite en tête de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me demander conseil au sujet de vos études littéraires,—conseils dont un «proficient» comme vous n'a guère besoin—me remplit de confusion. Il m'a été vraiment impossible d'y répondre plus tôt et je vous supplie de croire que ce retard ne vient pas d'un manque d'intérêt pour vos progrès intellectuels. Vous n'étiez encore qu'un enfant que je me félicitais déjà de votre jeune ardeur, de vos progrès et, autant pour vous que pour votre excellente mère, je m'intéressais à vous, persuadé d'ailleurs que, quelle que fût la profession que vous adopteriez, vous vous y distingueriez.
«Vous semblez regretter, et je crois que vous avez tort, le temps que vous avez consacré aux lettres. Je ne le regrette pas. Vous avez senti, j'en suis sûr, combien de telles études ajoutent au raffinement des manières et du cœur; c'est là, pour l'homme qui ne tient pas à être, avant tout, un homme de science, un des principaux bienfaits de la littérature. N'oubliez pas qu'il est très différent de travailler professionnellement ou simplement pour orner son esprit. Dans le monde où vous êtes destiné à vivre, vous entendrez nommer cinquante écrivains pour un savant. Ces études ont encore le grand avantage, à moins vraiment qu'il n'y ait abus, de ne vous faire jamais taxer de pédanterie; et je ne saurais en dire autant des autres branches de la science. Et, sans doute, il y a quelque danger à lire poésie et romans avec gloutonnerie, à y consacrer les heures qui devraient être réservées aux affaires, mais je sais que vous n'êtes pas homme à perdre ainsi votre temps. Il existe pourtant une science, la préféré et la plus grande de toutes pour les hommes en général, et les hommes d'affaires en particulier: c'est l'économie politique. Vous devriez vous tourner ce côté. C'est la science de votre profession, science qui contre-balance les——(mot oblitéré par le cachet) et les habitudes mesquines que cette profession développe quelquefois; science à laquelle il faut toujours faire appel lorsqu'il s'agit d'affaires, ou commerciales, ou financières. Un commerçant qui connaît bien l'économie politique sera en état de donner des impulsions nouvelles, de diriger ses confrères; sans connaissances en économie politique, il ne sera jamais qu'un vulgaire marchand. Ne perdez donc pas un jour pour vous y mettre, procurez-vous un exemplaire la Richesse des Nations, d'Adam Smith, lisez et relisez cet ouvrage avec attention; je suis sûr que vous y trouverez le plus grand plaisir. En vous donnant ce conseil, je vous traite en marchand; puisque telle doit être votre profession dans la vie, l'important, étant donné qu'il s'agit d'un nouveau profit à tirer, c'est de voir s'il doit contribuer à faire de vous un marchand distingué et honorable, personnage considérable dans un pays comme le nôtre. À votre point de vue, dans le monde que vous êtes destiné à fréquenter, les sciences physiques ne peuvent avoir, pour vous, qu'un intérêt très secondaire. En dehors de la chimie, elles demandent toutes une préparation mathématique plus complète que celle que vous avez; et encore la chimie exige-t-elle des travaux de laboratoire, une série d'études pratiques et méthodiques. Cependant, si vous aviez occasion, à Londres, de suivre quelques cours de chimie, ce serait excellent; en ce cas, je vous conseillerais de vous procurer soit l'ouvrage du Dr Thomson, soit celui de Mr Murray, cela vous préparerait à l'enseignement du professeur. Même de la physique il est bon d'avoir un aperçu général, quelque superficiel qu'il soit, et bien que, sans les mathématiques, vous ne puissiez aller bien loin, je vous engage à en acquérir quelques notions. Lisez l'Économie de nature, de Gregory; ce n'est pas un très bon livre, il n'est pas sans erreurs, mais c'est encore le meilleur ouvrage de vulgarisation que nous possédions et il est suffisamment exact pour ce que vous voulez en faire. Souvenez-vous, toutefois, que s'il vous est permis de n'être qu'un philosophe de la nature superficiel, il ne vous est pas permis de n'avoir pas de connaissances sérieuses en économie politique.