«Autre chose encore. Je vous supplie de ne pas négliger l'étude des langues. Pour les langues modernes, il n'y a pas grand danger, vous serez forcé de les entretenir, ne fut-ce qu'à cause de vos affaires; mais les affaires commerciales ne se traitent pas en latin et vous pourriez l'oublier. Sans parler de la perte irréparable qu'il y aurait pour vous à ne pas jouir des admirables écrivains qui ont écrit dans cette belle langue, le latin est le complément nécessaire de la culture d'un gentleman et il a, en lui-même, une valeur intellectuelle trop haute pour qu'on y renonce de gaieté de cœur.
«Adieu, mon cher Monsieur. Recevez les compliments de tous les miens et croyez à mon désir de vous être utile.
«Votre ami sincère,
«T. Brown.»
On peut aisément s'expliquer que le jeune homme auquel un homme dans la position de Brown adressait une pareille lettre inspirât à sa jeune cousine de Croydon plus de respect que n'en accorde généralement à un écolier une jeune fille de quelques années plus âgée que lui.
Ces relations de cousinage et d'amitié se poursuivront ainsi sans que surgît, ni d'un côté ni de l'autre, la pensée de liens plus intimes, jusqu'au jour où mon père, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, après divers noviciats à Londres, songea à s'y fixer et à commencer les affaires à son compte. Il s'était dit, maintes fois, que Margaret, car il n'en faisait nullement l'héroïne d'un roman sentimental, serait pour lui la meilleure des femmes, et très tranquillement, mais très résolument aussi, il lui demanda si elle pensait qu'ils pourraient être heureux ensemble, et si elle consentait à attendre qu'il fût en situation de l'épouser.
La jeune institutrice d'antan ne dissimula pas la joie qu'elle ressentait; elle ne dit pas, comme l'Agnès Wickfield, de Copperfield, qu'elle l'avait aimé toute sa vie, mais convint qu'il était très doux qu'il lui fût permis de l'aimer aujourd'hui. Le sentiment que lord Colambre éprouve pour Grace Nugent dans l'Absent, de Miss Edgeworth, ressemble beaucoup à celui qu'éprouvait mon père pour ma mère, avec cette différence que lord Colambre était un amant plus passionné. Mon père a mis dans le choix de sa femme la même espèce de décision, de sérénité calme que je l'ai vu mettre, plus tard, dans le choix de ses employés.
Ce fut alors pour les deux jeunes gens une période de bonheur très doux; ma mère était, sans contredit, la plus éprise des deux: John s'appuyait sur elle avec confiance, il comptait sur sa tendresse et sa raison. Mais ni l'un ni l'autre ne permirent jamais à leurs sentiments de dégénérer en passion chagrine ou impatiente. L'amour, chez ma mère, se manifestait surtout par ses efforts persévérants pour cultiver son esprit, former ses manières, se rendre digne d'être la compagne d'un homme qu'elle jugeait très supérieur à elle; chez mon père, par l'ardeur qu'il mettait au travail, car son mariage dépendait du succès de son entreprise; il fut un fiancé exemplaire, il épargna toujours à ma mère toute anxiété inutile et ne lui donna jamais le plus léger motif de déplaisir.
Les fiançailles se prolongèrent ainsi pendant neuf années; au bout de ce temps, les dettes paternelles étant payées et mon père se trouvant à la tête d'une maison de commerce qui prospérait, les fiancés, qui n'étaient plus alors de très jeunes fiancés, se marièrent à Perth un soir, après souper, sans que même les servantes de la maison se doutassent de rien. Elles devinrent ce qui s'était passé en voyant, le lendemain, John et Margaret partir ensemble en voiture pour Édimbourg.
Lorsque je jette un coup d'œil en arrière, rien ne m'étonne plus que mon manque de curiosité à l'égard de tout ce passé. Comment, lorsque ma mère revenait avec complaisance sur les circonstances de ce mariage si soigneusement tenu secret, n'ai-je jamais demandé: «Pourquoi tant de mystère, mère, pour un mariage attendu depuis si longtemps et que tous vos amis, des deux côtés, désiraient?»