À Gênes, il ne cherche même pas à voir les Van Dyck qui sont dans les palais, mais il erre dans le dédale des petites rues et dessine «l'amphithéâtre des maisons qui entourent la rade, soutenues par leurs vieilles arches». À Florence, il n'est frappé par rien, ne comprend rien, n'éprouve, du fait de l'art, qu'une commotion violente: Michel-Ange! Mais, partout, il est attentif aux moindres «passages» de tons et de couleurs, et tente d'en découvrir les raisons. C'est plus tard, seulement, que cette passion pour «la chose vue» l'amène à étudier chez les grands artistes comment ceux-ci l'ont vue. Et ayant, maintes et maintes fois, observé dans la nature les effets de Turner, il se prend d'enthousiasme la première fois qu'il découvre ce qu'en a tiré Turner. Mais sans Turner et sans aucun artiste, Ruskin aurait été Ruskin et aurait pu écrive la plus grande partie des Modern Painters. Voilà le grand trait de dissemblance qui le sépare des autres écrivains d'art. Leur vocation a été décidée par la vue d'œuvres d'art qui parfois les ont amenés à observer, çà et là, les beautés de la Nature. Sa vocation à lui a été décidée par cette observation directe. Leurs découvertes n'ont jamais été que des découvertes dans les limites d'un cadre de tableau; les siennes ont été des découvertes dans le domaine même de la nature et il n'est pas nécessaire d'avoir visité un seul musée pour les contrôler et pour s'en saisir.

Parmi les circonstances favorables à cette formation esthétique, j'ai cité les voyages. Il ne s'agit pas du voyage tel que nous le connaissons et tel que le fait, à travers les espaces, un boulet de canon, mais de la promenade en chaise de poste, avec tous ses imprévus, ses déconforts, mais aussi avec ses haltes fréquentes, ses changements d'itinéraires possibles, ses longues contemplations du même horizon, ses arrivées par les vieilles portes ou au moins par les vieilles entrées des villes. «Courir la poste, en ce temps-là, était si répandu qu'aux relais, dans quelque pays qu'on se trouvât, aux cris de: «Des chevaux! des chevaux!» on voyait apparaître, sous la porte cochère, le postillon en bottes et en veste de couleur voyante, monté sur ses chevaux caparaçonnés qui trottaient gaiement. Pas de siège par devant, pas de cocher; mais quatre larges vitres qui fermaient hermétiquement, glissant l'une sur l'autre, et qui se baissaient aussi sans la moindre peine. Ces glaces formaient un large cadre mouvant, une sorte de fenêtre en saillie à travers laquelle on pouvait voir la campagne...» À toutes ces conditions de confort et d'agrément, ajoute Ruskin, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination, ajouter celle qui domine toutes les autres: pouvoir partir de l'heure qu'on veut et, si on est en retard, faire attendre les chevaux... Le voyage, ainsi décrit, eût été anachronique pour un lecteur d'il y a vingt ans et les itinéraires tracés par Ruskin l'eussent intéressé médiocrement. Ce sont des impressions tout actuelles pour le touriste d'aujourd'hui et les itinéraires suivis par l'auteur des Modern Painters sont exactement ceux qu'ont recommencé de suivre les automobiles succédant, sur les mêmes routes, après soixante ans d'interruption, aux chaises de poste.

On ne crie plus: «Des chevaux! des chevaux!» en arrivant aux auberges. On réclame d'autres «moteurs» du marchand d'essence, debout sur le pas de sa porte, entre ses bicyclettes et ses bidons. Le pittoresque a perdu, sans doute, dans l'intérieur de la ville. Mais, en pleine campagne, pourvu qu'on ne soit pas affolé de vitesse, on peut retrouver beaucoup des impressions du voyage en chaise de poste qui étaient perdues depuis les chemins de fer. On y sera aidé en lisant ce livre. Des ombres voyageuses se lèveront pour flotter avec nous sur la route solitaire, lorsque l'âcre parfum des herbes de la vallée semble l'âme errante de la nuit claire. Aventures de coches, carrosses rencontrés, chaises versées sous les balustres de la vieille terrasse, torches sortant du château inconnu, destinées frôlées pendant une heure, silhouettes entrevues et disparues à jamais: tout ce qu'évoquait à nos imaginations le voyage de nos pères vient repasser devant nos yeux, aux lueurs rapides des fanaux de l'automobile. Les pages qu'on va lire étaient oubliées, hier encore, comme nos grandes vieilles routes de France, depuis soixante ans abandonnées pour la voie ferrée. Aujourd'hui, les routes se remplissent à nouveau et revivent. Ces pages aussi. Multa renascentur...

ROBERT DE LA SIZERANNE.

PRÉFACE

J'ai réuni ces souvenirs des efforts et incidents de ma vie passée pour mes amis et pour ceux qui ont aimé mes livres.

Je les ai donc écrits simplement, comme on cause, m'étendant un peu longuement peut-être sur les choses que j'avais plaisir à me rappeler, avec beaucoup de soin sur celles que je m'imagine pouvoir être utiles aux autres; au contraire, passant sous silence les souvenirs qui n'avaient rien d'agréable, et dont le récit ne pouvait être d'aucun profit pour le lecteur. Ma vie, ainsi présentée, m'a paru plus amusante que je n'avais pensé lorsque j'ai commencé à ressusciter tout ce long passé avec ses méthodes d'étude et ses principes de travail que je me crois en droit de recommander à d'autres travailleurs—méthodes et principes que, très certainement, les fidèles lecteurs de mes ouvrages comprendront d'autant mieux qu'ils seront plus familiarisés avec mon caractère. Jusqu'ici, sans aucun parti pris de cachotterie, je ne me suis jamais attaché à l'expliquer; je trouvais même, je l'avoue, un certain plaisir, je mettais une certaine coquetterie à courir le risque d'être incompris.

Je trace ces quelques lignes de préface le jour anniversaire de la naissance de mon père, dans la pièce qui, autrefois, me servait de nursery, dans la vieille maison où, il y a juste soixante-deux ans, il nous amenait, ma mère et moi: j'avais alors quatre ans. Ce qui, sans cette pensée, pourrait, dans les pages qui vont suivre, sembler n'être que le simple passe-temps d'un vieillard qui s'amuse à cueillir des fleurs imaginaires dans les prairies de sa jeunesse, a pris, à mesure que j'écrivais, la forme plus noble d'un respectueux hommage à la mémoire de mes parents, ces parents auxquels je dois ce qu'il y a de meilleur en moi, et dont le cher souvenir enlève même toute tristesse au déclin de mes jours—si doux m'est l'espoir de les rejoindre bientôt.

Herne Hill, 10 mai 1885.