Il faut savoir gré à Mme Gaston Paris de nous avoir donné, dans une traduction littérale et littéraire à la fois, ce portrait, tout nouveau pour nous, de l'auteur des Modern Painters. Même après les études si consciencieuses et si fouillées de M. Collingwood et beaucoup plus tard de M. Jacques Bardoux, il est révélateur et, même si l'on n'a rien lu encore de Ruskin ni sur Ruskin, il est attirant. Car la parfaite sincérité du narrateur est évidente et les souffrances ou les émotions d'une âme impressionnable à l'excès, ses puérilités même nous intéressent toujours, dès que la vraisemblance en est certifiée et garantie par la seule chose qui certifie et garantit la vérité d'un portrait dont on n'a pas connu le modèle: la vie.

Or, ici, la figure est bien vivante: ses bizarreries se justifient toutes seules, ses traits se rejoignent, se balancent et s'expliquent les uns par les autres. Et dans cette ébauche de visage qu'est l'enfance d'un homme, nous trouvons déjà le trait de «dissemblance» qui nous explique en quoi différera des autres la figure définitive tracée plus tard par le burin des jours.

Ce trait de dissemblance, c'est la passion de la nature pour elle-même, en dehors de toute idée utilitaire, ou morale, ou religieuse, ou expressément littéraire. Ce grand trait a été souvent méconnu, encore que très visible, parce que Ruskin, pour gagner les foules à son enthousiasme, a fait appel à des sentiments auxiliaires infiniment plus répandus, chez ses compatriotes, que le goût de l'esthétique. Et, comme il avait d'ailleurs été formé, tout jeune, par une forte discipline religieuse et tory, ce fut très naturellement qu'il parla aux Anglais de son temps la langue la plus propre à les attirer à sa religion. Mais cette religion était bien celle du Beau, telle qu'un artiste l'éprouve directement dans la nature. Ce fut bien là «le Dieu qui réjouit sa jeunesse» et qui, lorsqu'il ne crut plus à aucun autre, bénit encore son âge mûr.

J'ai dit le «Beau» et je n'ai pas dit «l'Art» parce qu'en effet, bien que Ruskin ait écrit sur l'Art, ce ne sont pas les œuvres d'art qui l'attirèrent tout d'abord, et que ce ne fut jamais l'œuvre d'art qui l'occupa tout entier. «Il vaudrait mieux que tous les tableaux vinssent à périr que si les oiseaux cessaient de faire leurs nids!» Ce mot de lui le peint assez. Maintes fois, on le vit plus touché par une belle loi morale que par une réussite technique et moins préoccupé de la survie du «buste» que du bonheur de la «cité». Jamais il n'eût compris ni toléré qu'on développât devant lui ce chétif paradoxe des «droits de l'Art», supérieurs à l'honnêteté et à la droiture de la vie, dont depuis si longtemps on nous rebat les oreilles. Et voilà, précisément, ce qui l'a fait considérer comme plus moraliste qu'artiste par une critique toujours prête à confondre la Beauté infinie et infiniment diverse de la Nature avec les traductions et interprétations que nous en donne l'Art; lorsqu'au contraire, s'il est un signe à quoi l'on reconnaisse l'artiste et qui le distingue nettement de l'amateur d'art, du collectionneur ou du critique, c'est que celui-là démêle directement les nuances les plus subtiles et les caractères les plus essentiels de l'objet même, tandis que ceux-ci ont besoin qu'il les leur ait démêlés et montrés pour les bien voir et pour les admirer!

Ruskin n'eut jamais, à aucun moment, besoin d'un paysagiste pour lui révéler un paysage. Tout enfant, avant d'avoir couru les musées, il se passionnait pour les couleurs; pour «les spalts semés de galène», pour les formes des montagnes du pays de Galles, pour les jeux de lumière sur le velours cramoisi de la chaire où parlait le pasteur. Il ombrait en cobalt un cyanomètre pour mesurer le bleu du ciel: il dessinait constamment, en voyage, prenant des croquis au vol. Il recherchait les causes de la couleur des eaux du Rhin. Vieillard, il renonça aisément aux musées, mais ne put jamais se passer du bois, du lac, de la montagne. Il vendit ses tableaux, mais il garda sa fenêtre ouverte sur le tableau toujours changeant des matins et des soirs. À cette passion il sacrifia tout. Il est vrai qu'il préféra souvent une beauté morale à un tableau de maître, mais il préféra toujours un bel effet de soleil à tous les traits de vertu et de morale qu'on a pu accumuler dans les rapports à l'Académie, depuis la fondation du Prix Montyon.

Cette passion tenait d'abord à son tempérament. Il était né artiste, d'une sensibilité aiguë à tous les phénomènes de la forme et de la couleur et d'une assez grande médiocrité dans tout le reste: «Ma mémoire n'était que moyenne, avoue-t-il, et je n'ai jamais vu un enfant plus incapable de jouer la comédie ou de raconter une histoire; d'autre part, je n'en ai jamais connu un dont le goût pour le fait, la chose vue, fût à la fois aussi ardent et aussi méthodique.» Il dit ailleurs; «Une autre disposition, étrangement tenace chez moi, c'est cette impossibilité de m'intéresser à une autre chose qu'à des choses proches ou tout au moins visibles et présentes.» De même, l'algèbre l'ennuyait, il ne put dépasser les équations du second degré, mais la géométrie le ravissait et il était toujours prêt à transformer les raisonnements en figures tangibles ou, au moins, mesurables. L'horreur de l'abstrait et de l'embrouillé, le besoin quasi-physique de la forme habillant l'idée, la rapidité à saisir les rapports «esthétiques» des choses entre elles, tout cela l'inclinait vers les sciences naturelles ou vers les créations artistiques, quelle que fût son éducation et si peu favorable que pût être son milieu.

Mais justement, son éducation et son milieu furent favorables. Non pas au regard superficiel d'une biographie de dictionnaire ou d'encyclopédie. Être ne près d'un office de marchand de vins, en pleine Cité, être élevé par une mère protestante rigide, avec de la Bible chaque jour, et jamais d'excitation dramatique, théâtrale, ni «artistique» d'aucune sorte, peut paraître, au premier abord, comme la pire des préparations à la «vie esthétique». Et l'intérêt de la présente autobiographie est précisément qu'elle nous montre comment, du milieu le moins artiste de Londres, chez le peuple le moins artiste de l'Europe, à l'époque la moins heureuse en artistes, a pu sortir le plus pénétrant visionnaire qui ait écrit sur l'Art. C'est que la vraie formation de l'artiste n'est point du tout la pénétration des œuvres d'art, mais l'observation enthousiaste et patiente de la Nature, et qu'à vivre dans les musées, il se forme, dans l'homme, un tact de collectionneur, mais non pas une âme de révélateur de beauté. Ce qui fut favorable au développement esthétique, chez Ruskin, ce fut la vie sobre, silencieuse et solitaire, à la campagne, puis, un peu plus tard, les voyages attentifs et dépourvus de tout autre intérêt que des sensations pures.

«C'est une sensation particulièrement délicieuse, dit-il, que de parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit. L'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue; le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si la voix est gutturale, souple ou suave, tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime.» Tout l'être était préparé pour vivement sentir. «Je noterai, dit-il, une très grande délicatesse du palais et des autres sens: odorat, ouïe. Ce que je dois à l'interdiction absolue de toute espèce de gâteaux, vins, sucreries...»

Éducation veut dire aussi exemple. Ruskin avait sous les yeux l'exemple de son père, à la fois passionné de spectacles naturels, curieux de les reproduire par le dessin et physiologiquement doué au point d'être le meilleur dégustateur de crus rares et non pas simplement le plus grand importateur de Xérès. Si la faculté artistique ou esthétique tient bien plus à des conditions physiologiques et à un développement des sens qu'à une disposition intellectuelle et à un remplissage de la mémoire, on voit que Ruskin était bien mieux préparé à sa tâche par ses instincts de naturaliste et par son milieu bourgeois que le rat de bibliothèque ou le policeman qui se promène dans la National Gallery peuvent l'être par ce qu'ils lisent ou ce qu'ils voient tous les jours.

Aussi, qu'on le note bien, ne sont-ce pas du tout les tableaux et les statues qui l'attirent durant les voyages qu'il fait dans sa jeunesse, mais les formes changeantes du ciel et de la terre qu'il tente de reproduire, et tous ceux d'entre nous qui ont vu ses dessins savent avec quelle justesse, quelle unité d'impression et quelle sobriété!