Il me serait impossible de dire, sans prendre une peine que, sans doute, mon lecteur trouverait disproportionnée avec son objet, le bien et le mal que j'ai tiré de la littérature de troisième ou de quatrième ordre que je préférais aux classiques latins. Le volume du Forget me not, auquel je dois la précieuse gravure de Vérone (et par un hasard assez curieux une autre de Prout, de Saint-Marc de Venise), était quelque peu au-dessus des annuaires ordinaires comme impression typographique; il contenait trois histoires: The Red-nosed Lieutenant, du Rév. Georges Croly, Hans in Kelder, de l'auteur des Chronicles of London Bridge et The Comet, d'Henry Neele Esq. qui, toutes à leur manière, me firent une grande impression. L'habitude enfantine, quelque peu idiote, que j'avais de regarder fixement les mêmes objets pendant une journée entière, je l'appliquais à mes lectures; j'étais capable de lire et de relire les mêmes livres d'un bout à l'autre de l'année. Comme il m'eût été parfaitement inutile de garder le souvenir de toutes ces histoires, je me vantais plutôt de la faculté d'oubli qui me permettait de les goûter à nouveau; et, vers treize ou quatorze ans, j'ai dû lire ces livres préférés et beaucoup d'autres du même genre vingt fois de suite.
Je m'étonne un peu que l'on m'ait laissé si longtemps dans mon coin en compagnie seulement de mon Italie de Rogers, de mon Forget me not, de mon Continental Annual, de mon Friendship's Offering, pour livres de fonds; et je m'étonne encore plus que mon père, qui se berçait du fol espoir de me voir un jour écrire comme Byron, n'ait jamais remarqué que la précocité de Byron tenait à la lecture des maîtres dans toutes les branches de la littérature. Je doute même que semblable richesse de lecture ait été jamais égalée chez un jeune homme, étudiant ou auteur. J'eusse d'ailleurs été tout à fait incapable d'un tel travail cérébral, et les dispositions réelles que j'avais pour le dessin m'obligeaient à y consacrer le meilleur mes forces. Je me reposais en lisant Hans in Kelder et The Comet.
Je ne me souviens pas du moment précis où mon père commença à me lire du Byron, s'attendant bien à ce que je l'aimerais. Mes premières émotions littéraires, je les dois à l'Iliade et à Scott. Je devais avoir douze ou treize ans, sans cela comment aurais-je oublié ma première impression? Manfred avait dû me frapper, comme Macbeth avec ses sorcières. Plusieurs changements, d'ailleurs plus ou moins heureux, eurent lieu vers cette année-là dans la discipline monacale de Herne Hill. J'eus la permission de boire du vin, on me conduisit au théâtre, et il fut décidé que, les jours de fête, je dînerais avec mon père et ma mère à quatre heures. C'est dans ces occasions solennelles, au dessert, que mon père nous lisait les Noctes Ambrosianœ, à mesure qu'elles paraissaient et sans en passer un seul mot, fût-ce le plus vif. Un soir, il nous lut le Naufrage dans Don Juan et fut si heureux de voir que je l'appréciais qu'il finit par lire presque tout le reste. Je vois encore le regard, un peu inquiet, que mon père et ma mère échangèrent à travers la table un jour l'on cherchait ce qu'on pourrait lire, et que je demandai Juan et Haidée. Mon choix ne fut pas ratifié et, sentant que j'avais dit une sottise sans trop savoir laquelle, je n'insistai pas et même je balbutiai quelques excuses, ce qui ne fit qu'aggraver les choses. Peut-être m'accorda-t-on un morceau de Childe Harold, que j'aimais presque autant à cette époque. D'ailleurs, je ne tardai pas à me lasser d'Haidée, dont je trouvais l'histoire trop triste. Ce qui est certain c'est que, vers la fin de 1834, j'étais familier avec mon Byron à peu près d'un bout à l'autre, à l'exception de Caïn, Werner, le Deformed Transformed, et la Vision of Judgment, qui n'étaient pas à ma portée, et que papa et maman trouvaient inutile de m'expliquer.
Mon lecteur, qui a de l'esprit, je n'en doute pas, s'étonne sans doute que ma mère se prêtât à ce genre de lectures. Il devient donc nécessaire d'expliquer certaines particularités de la pruderie maternelle, qu'il aurait peine à comprendre d'après ce qu'il sait d'elle. Et, sans doute, il a dû se dire que puisqu'elle m'avait fait lire la Bible plus de six fois d'un bout à l'autre, c'est qu'elle n'avait pas peur d'appeler les choses par leur nom; mais ce dont il pourrait ne pas s'être rendu compte, c'est qu'énergique et passionnée, elle sentait les grandeurs et les beautés de Byron aussi vivement que mon père, et que son puritanisme était doublé d'assez de bon sens pour se dire que, du moment que Shakespeare et Burns restaient ouverts sur la table toute la journée, il n'y avait aucune raison pour me défendre Byron. Cependant, ce ne fut que quelques années plus tard que je fus autorisé à le lire moi-même. Ma mère avait confiance dans mon honnêteté naturelle, dans l'éducation que j'avais reçue, et ne redoutait pas plus de me voir devenir un Corsaire ou un Giaour qu'un Richard III ou un Salomon. Elle avait raison. Byron ne m'a jamais fait le moindre mal; ce qui m'a fait du mal ce sont les événements de la vie, et les livres d'un genre plus bas, y compris nombre d'œuvres dont les auteurs passent pour être de grands éducateurs, depuis Victor Hugo jusqu'au Dr Watts.
Je demanderai la permission de profiter de l'occasion pour expliquer ce que j'entends lorsque je dis que ma mère était une prude «inoffensive». Aussi stricte pour elle-même qu'Alice Bridgenorth, elle était pénétrée du vrai esprit de sa religion et, sans se frapper la poitrine, sans faire parade de sa confession de «misérable pécheresse», elle savait que, selon la doctrine de cette religion, et probablement en fait, Madge Wildfire n'était pas plus pécheresse qu'elle-même. Elle avait la charité universelle de sa sœur. Sympathique à toutes les passions comme à toutes les vertus véritablement féminines, peut-être, dans le fond de son cœur, aimait-elle autant la vraie Margherita Cogni que la femme idéale de Faliero.
Autre trait du caractère de ma mère que je tiens à affirmer ici, afin de couper court à une légende qui menace de s'accréditer grâce aux commentaires de certains journaux, et d'après lesquels je la ferais ressembler à la tante dévote d'Esther dans Bleak House. Tout au contraire, il y avait chez ma mère une gaîté franche, souvent un rire inextinguible et de bon aloi! Rire qui n'était jamais sardonique, mais qui avait bien quelque chose du rire de Smollett, ce qui fait qu'elle jouissait pleinement, avec mon père, de leur Humphrey Clinker, bien avant que je ne pusse, quant à moi, en comprendre ni le sel, ni la portée. Que dis-je, une plaisanterie à la Smollett un peu grasse la mettait en joie. Je me souviens qu'un jour, bien des années plus tard, lors d'une de nos traversées du Simplon, arrivés au sommet nous nous étions arrêtés pour jouir de la vue; Anne, notre vieille Anne, s'était assise pour se reposer sur une des balustrades qui bordent la route, en face du monastère, à pic vers la vallée. En se retournant pour regarder le panorama, Anne perdit l'équilibre et roula tête en bas, jambes en l'air, sur la pente. Mon père, en riant, ne put s'empêcher de dire qu'elle l'avait fait exprès, pour le plus grand plaisir des bons Pères et, depuis, ni lui ni ma mère ne pouvaient faire allusion à la «performance» d'Anne, comme ils disaient, sans rire pendant un bon quart d'heure.
Si, toutefois, une plaisanterie avait quoi que ce soit d'amer ou d'ironique, ma mère ne la goûtait pas, tandis que mon père et moi ne l'en aimions que davantage si elle était juste; et dans la mesure où je le comprenais, je jouissais bien de tout le sarcasme de Don Juan. Mais la résolution que je pris, après la lecture des derniers chants de Don Juan, de reconnaître Byron pour mon maître en poésie, comme Turner l'était en peinture, se dessina dès l'époque où le jeune oisillon, disons plus poliment si vous voulez, le jeune cygne, essayait ses ailes sans avoir conscience des instincts plus profonds qui l'y poussaient; je ne voyais nettement que deux choses, c'est que son observation était la plus exacte, et son expression la plus concentrée que j'eusse encore rencontrée en littérature. J'avais lu, avec mon père, les deux premiers livres de Tite-Live, je savais donc ce que c'est qu'un style concis; mais je m'étais déjà rendu compte que Tite-Live, comme je m'en rendis compte plus tard pour Horace et Tacite, était volontairement, souvent péniblement et quelquefois obscurément concis. Byron, au contraire, écrit aussi aisément que l'épervier vole, son style est aussi clair que les eaux claires d'un beau lac. Il dit la stricte vérité, en aussi peu de mots que possible, et non seulement la vérité exacte, mais la vérité essentielle et centrale.
Je ne pouvais alors, cela va sans dire, évaluer les dons prodigieux de Byron pas plus que ceux de Turner; mais je voyais que tous deux avaient raison dans toutes les choses où j'étais capable de distinguer le vrai de l'erreur, et par conséquent que je devais les pendre pour maîtres, chacun dans son domaine propre. Le lecteur moderne, pour ne pas dire l'érudit moderne, est si complètement ignorant des qualités maîtresses de Byron, qu'il m'est difficile de raconter l'histoire de mon noviciat sans préciser à l'aide de quelques exemples ce qui me paraissait absolument unique dans son œuvre.
Pour cela, je choisirai sa prose plutôt que ses vers, d'autant que sa versification, son rythme, soulèvent des questions différentes de celles qui nous occupent ici. Lisez par exemple, pour commencer, la phrase sur Sheridan dans sa lettre à Thomas Moore, datée de Venise, le Ier juin (ou 2 juin à l'aube) 1818: «Les Whigs l'outragent; et néanmoins il leur reste fidèle; des imbéciles de ce calibre ne méritent ni crédit ni pitié. Quant à ses créanciers, n'oubliez pas que Sheridan n'a jamais eu le sou et qu'il s'est jeté avec des dons puissants et des passions ardentes dans la mêlée du monde, qu'il s'est trouvé au faîte de la gloire, sans fortune. Fox a-t-il jamais payé ses dettes? Sheridan s'est-il jamais prêté à une souscription à son bénéfice? L'ivrognerie de...... était-elle plus excusable que la sienne? Ses aventures galantes étaient-elles plus scandaleuses que celles de ses contemporains? Pourquoi faut-il que sa mémoire soit ternie, quand on respecte les leurs? Ne vous laissez pas impressionner par les criailleries, mais comparez-le comme principes avec Fox le grand faiseur de coalitions, avec Burke le pensionné, avec dix fois cent mille autres pour les idées personnelles. Quant au talent, il n'est pas de comparaison possible, aucun ne lui vient seulement à la cheville. Sans fortune, sans relations, sans réputation (ce qui n'était peut-être pas vrai au début, et ce qui a pu ensuite le pousser au désespoir et à la folie) il les a tous battus sur tous les terrains. Mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonsoir, ou plutôt bonjour. Il est quatre heures, l'aube blanchit le Grand Canal et le Rialto sort des ombres.»
Remarquez-le, ce passage a de la grandeur, d'abord parce qu'il condense dans le moins de mots possible le plus de pensées justes, sages et généreuses. Il n'est pas seulement grand et noble, il est parfait; tout ce qu'il veut dire est là, sans concision artificielle ou compliquée; c'est net, c'est rapide, c'est le coup de marteau du forgeron sur le fer rougi à blanc; et avec un choix de mots qui, par leur position dans la phrase, les fait dépasser de beaucoup la signification qu'ils ont dans le dictionnaire. Par exemple, il emploie «néanmoins» (however) au lieu de «toutefois» (yet), parce que «néanmoins» est là pour «quoi qu'ils fassent». La «mêlée du monde» veut dire non seulement la foule mais la poussière, le brouillard qui l'enveloppe; «dix fois cent mille», pour «un million» ou «mille fois mille», afin d'enlever au nombre sa grandeur et nous faire sentir qu'il s'agit d'une quantité de nullités. Remarquez aussi la phrase entre parenthèses: «ce qui n'était peut-être pas vrai...»; elle est obscure; il serait impossible en effet d'être clair sans s'arrêter et perdre beaucoup de temps; au lecteur de compléter le sens et de dire: «il n'était peut-être pas vrai à l'origine de dire qu'il n'avait pas de réputation», etc... Enfin, cette aube qui soulève les voiles diminue les ombres qui enveloppent le Rialto, mais elle ne l'éclaire pas comme elle éclairerait une étendue d'eau.