Prenons maintenant, si vous le voulez bien, les deux passages sur la poésie dans les lettres à Murray du 15 septembre 1817 et du 12 avril 1818; (pour bien juger de la force collective de ces deux lettres, comparez exposé réfléchi qu'il publia dans la réponse à Blackwood en 1820).
1817. «Pour ce qui est de la poésie en général, je suis convaincu, plus j'y réfléchis, que lui (Moore) et nous tous d'ailleurs, Scott, Southey, Wordsworth, Moore, Campbell et moi, nous sommes dans l'erreur les uns comme les autres; nous nous sommes engagés dans une voie révolutionnaire qui est mauvaise; nos systèmes poétiques n'ont aucune valeur en eux-mêmes, seuls Rogers et Crabbe y ont échappé et les générations à venir, et même la génération actuelle, leur donneront raison. J'en suis convaincu depuis que j'ai relu quelques-uns de nos classiques, et en particulier Pope. Et voici comment j'en ai fait l'expérience. J'ai pris les poèmes de Moore, les miens et quelques autres; je les ai lus en les comparant avec ceux de Pope, et j'ai été surpris (je n'aurais pas dû l'être) et mortifié de la distance immense qui nous sépare—au point de vue de la raison, du savoir de l'effet, et même de l'imagination, de la passion et de l'invention—nous autres, hommes du Bas-Empire, du petit homme du temps de la Reine Anne. Croyez-moi, il y avait des Horace en ce temps-là; et maintenant on est des Claudien, et je vous assure qui si c'était à recommencer, je m'arrangerais en conséquence. Crabbe est bien l'homme; seulement son sujet est impossible, grossier et...... c'est un retraité en demi-solde; il fera bien d'en finir à moins de faire comme il faisait autrefois.»
1818. «J'avais pensé à écrire une préface pour défendre Lord Hervey contre les attaques de Pope—mais Pope lui-même, en tant que poète, envers et contre tous, car il est en butte à d'inqualifiables attaques inaugurées par Warton et continuées de nos jours par la nouvelle école des critiques et des écrivailleurs qui se croient poètes parce qu'ils n'écrivent pas comme Pope. Ce mauvais goût et cette damnée blague m'exaspèrent; notre génération tout entière ne vaut pas un seul chant du Rape of the Lock, de The Essay on man, de la Dunciad, ni aucune des choses qui lui appartiennent.»
Il n'y a rien qui ait besoin d'être expliqué dans la brièveté et les aménités de ces deux fragments, si ce n'est, dans le premier, l'énumération si précise et si complète des qualités de la grande poésie. Remarquez surtout l'ordre dans lequel il les met:
A. La Raison. Cela veut dire que la première chose à faire est de se demander si le soi-disant poète est un homme de bon sens, un homme raisonnable; il insiste là-dessus dans la réponse à Blackwood: «On l'appelle (Pope) le poète de la Raison! Est-ce une raison pour qu'il ne soit pas poète?»
B. Le Savoir. Burns, le laboureur d'Ayrshire, si richement doué qu'il soit, ne saurait être mis en parallèle avec Homère, Dante ou Milton.
C. L'Effet. Son vers a-t-il de l'action, de l'effet, frappe-t-il instantanément l'oreille et l'esprit? Voyez l'«effet» sur l'auditoire des «ottave» de Béatrice à la page 286 des Songs of Toscany de Miss Alexander.
D. L'Imagination. Elle est reléguée à un rang aussi bas parce que beaucoup de romanciers et d'artistes qui ont de l'imagination ne sont pas poètes pour cela, et même ne sont pas de grands romanciers, pas de grands peintres, car il leur manque la raison qui leur permettrait de s'en servir, et l'art de l'amener à l'effet.
E. La Passion. La Passion est placée encore plus bas, tous les braves gens en ayant autant qu'homme, femme, ou Poète a besoin d'en avoir.
F. L'Invention. Enfin, l'invention tout en bas de l'échelle, car on peut être un grand poète sans avoir aucune invention. Byron lui-même n'en avait pour ainsi dire pas, et Scott, qui en avait à revendre, n'a jamais pu écrire une pièce de théâtre.