Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant, murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la première fois.

Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.

Dans ce voyage de 1835, je vis pour la première fois Rouen et Venise; Pise, seulement en 1840; mais je n'ai senti toute la beauté et la force de ces villes merveilleuses que beaucoup plus tard. Pour Abbeville, qui est comme la préface et l'interprétation de Rouen, j'étais tout prêt ce 5 juin et j'ai compris sur l'heure que c'était une ère de travail salutaire et de joies fécondes qui s'ouvrait pour moi.

Car ici je trouvais de l'art local, la religion et la vie humaine actuelle en parfaite harmonie. Ces églises aux fines sculptures ne connaissaient pas la solitude mortelle des six jours de la semaine, le lourd ennui du septième; pas de sacristain pour vous fermer la porte au nez, pas de bedeau pour vous enfermer dans quelque banc. Je pouvais y errer à toute heure, m'imaginer que j'étais un revenant, m'embusquer derrière leurs piliers comme Rob Roy, m'y agenouiller sans scandaliser personne, y dessiner sans doubler qui que ce soit. Au dehors, la vieille ville fidèle se groupait et se blottissait sous leurs contreforts comme de petits poussins sous les ailes de leur mère; l'aristocratie, calme et inoffensive, des rues silencieuses du quartier neuf ne laissait qu'entrevoir la dignité de ses hôtels entre cour et jardin. Le quartier du commerce, que coupait la grande rue, ne comptait que des boutiques qui, sans se faire concurrence, étaient nécessaires pour le débit des denrées du pays: drap, bonneterie, étoffes tissées sur place, fromages de Neufchâtel, tout proche, fruits des jardins d'alentour; pain du froment poussé dans les champs situés au-dessus des verts coteaux; viande de leurs propres troupeaux et que le fer-blanc américain n'avait pas gâtée; tous les outils: faux, socs de charrue, frappés au grand air sur l'enclume; épiceries fines, café que l'on brûlait le plus souvent devant la porte et qui embaumait; quant aux modistes, peut-être faisaient-elles venir un ou deux chapeaux de Paris, mais le reste était du cru et les paysannes des environs et les belles dames du Ponthieu s'en contentaient. Au-dessus de la boutique prospère, sereinement active et bienfaisante, il y avait l'habitation du maître, la vieille maison habitée de père en fils avec ses sculptures aimables à voir, son toit fier et qui gardait son rang, sans empiéter ni par en bas, ni par en haut, depuis des siècles. Autour de la petite ville couraient les remparts sous de longues avenues rafraîchies par la brise, du haut desquels on apercevait ici et là, toujours calme, toujours claire, la jolie rivière navigable et vive qui faisait tourner les roues des moulins, la Somme, aux eaux vertes un peu laiteuses.

Les joies les plus intenses que j'aie goûtées, c'est aux montagnes que je les dois. Mais rien ne me procurait un plaisir plus sain, toujours renouvelé, que la vue d'Abbeville lorsque, par une belle après-midi d'été, je descendais de voiture dans la cour de l'hôtel de l'Europe, et que je me précipitais pour revoir Saint Wulfran avant que le soleil n'eût quitté ses tours! Souvenirs précieux... à jamais.

Pour Rouen et sa cathédrale, je dirai ce que j'ai à en dire, si Dieu me prête vie, dans Nos Pères nous ont dit. La vue de la ville et des flèches de sa cathédrale, avec la journée du lendemain où nous remontâmes la Seine jusqu'à Paris, et ensuite Soissons et Reims fixèrent, comme je l'ai déjà dit, le premier point central de mon travail à venir. Au delà de Reims, à Bar-le-Duc, je me retrouvai déjà sous l'influence des Alpes et mon père avait la bonté de faire le crochet par Plombières et Dijon, afin que je pusse en approcher par le passage du Jura.

Le lecteur me pardonnera si, en racontant ce que je crois devoir l'intéresser, je mêle ce qui est spécial à ce voyage de 1835 et ce qui se rapporte à ceux qui ont suivi; il m'est extrêmement difficile aujourd'hui de ne pas confondre ces différents voyages, étant donné que nous descendions toujours dans les mêmes hôtels, où nous occupions tantôt la chambre bleue, tantôt la chambre verte, que nous voyions les mêmes choses, et que nous éprouvions encore plus déplaisir à les revoir qu'à les voir pour la première fois.

Cette dernière partie de la route de Paris à Genève, si belle, si adorablement riante et charmante, m'est devenue par la suite si familière qu'il m'est très doux s'attarder à évoquer tant de chers souvenirs.

Le plus souvent nous quittions «La Cloche» à Dijon vers sept heures du matin, après avoir gaiement déjeuné. Le petit salon, au premier sur le devant, communiquait avec une chambre à coucher d'où, par les fenêtres du côté ouest, on apercevait, au-dessus d'une maison basse, les flèches de la cathédrale. J'occupais toujours cette chambre. Je vois encore le lit dans l'alcôve au fond, séparée seulement par une légère cloison du passage qui conduisait par un balcon extérieur à la chambre d'Anne. C'était un bonheur pour Anne, qu'elle escomptait tout le long du voyage que d'ouvrir une petite porte dissimulée dans ce passage, qui donnait dans l'alcôve juste au-dessus de ma tête, et de venir me réveiller le matin.

Je ne me souviens pas de nous être jamais mis en route par la pluie, sauf une seule fois. Le plus souvent, le soleil matinal faisait une poussière de diamants avec l'eau de la fontaine du faubourg Sud-Est et allongeait l'ombre des peupliers sur la route de Genlis.