Genlis, Auxonne, Dole, Mont-sous-Vaudrey, trois étapes de douze ou quatorze kilomètres chacune, deux de dix-huit, en tout environ soixante-dix kilomètres des portes de Dijon au pied du Jura. Nous courions en droite ligne sur les montagnes, déjeunant de pruneaux et de pain.

Le pays est plat et sans intérêt jusqu'à Auxonne. Je m'étonnais que des créatures humaines pussent vivre ainsi en vue du Jura, sans y être jamais allées. À Auxonne, on traverse la Saône aux eaux d'émeraude: ce n'est encore qu'un torrent descendu de la montagne, mais on devine qu'il est né dans le Jura. Encore une heure de patience et enfin à Dole, des coteaux coupés de calcaire jaune, on aperçoit la houle bleue des pentes du Jura qui se perdent dans le lointain vers le sud, aussi loin que l'œil peut les suivre. Au nord-est, la chaîne se coupe brusquement et un bloc hardi se détache du reste, île escarpée qui s'élève comme un écueil formidable au-dessus de Salins. Au delà de Dôle, c'est une succession de collines et de vallées, pays sauvage, étrange, avec ses chaumières d'argile coiffées d'immenses toits de chaume à hauts pignons. Je m'étonne de ne m'être jamais inquiété de savoir s'il y avait une raison pour construire des toits de cette forme; je m'étonne aussi de n'être jamais entré dans une de ces chaumières pour en visiter l'intérieur!

Le village, ou plutôt la petite ville de Poligny, se compose de vieilles maisons de pierre solidement bâties au milieu de jardins et de vergers; elles se serrent au milieu pour former un semblant de rue, et s'étagent entre les racines de la chaîne du Jura, à l'entrée d'une petite vallée qui serait une gorge dans nos comtés calcaires d'York et de Derby, au fond de laquelle coulerait entre des collines onduleuses un ruisseau babillard; dans le Jura, c'est une longue succession de terrasses en amphithéâtre, de petits bouts de champs, de vergers, qui s'accrochent au flanc de la montagne, partout où il est possible de mettre le pied; au fond, un couvent avec sa flèche aérienne, de jolies chaumières blotties dans des coins verdoyants ou perchées sur des saillies de rochers. Pas de cours d'eau, pour ainsi dire, ni aucune source, ni d'autre raison d'être pour cette vallée que la volonté du Créateur.

«Une longue succession,» ai-je dit, c'est-à-dire, à un mille environ dans la montagne, une coulée qui permet à la grande route de Paris à Genève de serpenter capricieusement, grâce à des travaux d'art primitifs, se trouvant tout à coup où elle n'avait nulle intention d'aller, et se demandant comment elle pourra gagner l'endroit où il faut qu'elle passe. Si l'on se retourne, on voit la plaine de Bourgogne s'élargissant à mesure que l'on monte jusqu'à ce que, sous un dernier rocher escarpé, la route prenne le parti d'escalader le ravin et d'en sortir tout à fait, là où il se ferme aussi déraisonnablement qu'il s'est ouvert; et le voyageur étonné se trouve transporté comme par magie au milieu d'une plaine qui semble appartenir à un autre monde. C'est ici une plaine unie au sol rocheux, avec, à sa surface, une terre jaune qui laisse pousser une herbe rare, mais bonne. Çà et là, on voit au loin une levée de pins toujours surmontée, si le matin ou le soir est clair, d'une petite vapeur argentine qui paraît être un nuage.

Ces premières zones du Jura sont plus riantes que les plaines crayeuses d'Ingleborough, auxquelles on pourrait les comparer en Angleterre. Les landes du Yorkshire, plus élevées, sont souvent balayées par la pluie au gré des vents violents qui règnent presque constamment dans la région. Ce sont dévastés étendues de schiste, mélangé d'argile et de sable provenant de la pierre meulière-sol qui nourrit une herbe grossière et forme par endroits des marécages. Aucun arbre n'y peut résister aux vents de tempête, s'il n'a eu la chance de rencontrer quelque coin abrité. Le ciel du Jura, au contraire, est aussi calme et clair que celui du reste de la France, et le soleil, lorsqu'il brille dans la plaine, fait étinceler les montagnes qui l'entourent; les rochers du Jura, passant de la craie au marbre, se fendent, formant d'étranges replis, des sillons profonds, mais ils résistent et se sont revêtus, depuis de longs siècles, soit des fleurs de la forêt, soit d'un gazon ras et fin avec toutes les floraisons qui aiment le soleil. L'air, qui est si pur même à ces altitudes modérées—un millier de pieds à peine au-dessus du niveau de la mer—entretient leurs plus doux parfums et leurs plus vives couleurs et, l'hiver leur donne un repos ininterrompu sous le calme de la neige.

La différence est plus grande encore et plus surprenante en ce qui touche les cours d'eau. Dans les moors du Yorkshire, ils ont beau se cacher, paraître et disparaître, on ne les perd jamais de vue entièrement, sait qu'ils étaient là hier, on connaît les puits qu'ils viendront emplir à la première averse, et un petit filet d'eau, au fond d'un ravin escarpé, ou le bruit d'une cascade, qui tombe du sommet d'un rocher, vous fait toujours vous demander si celui-ci est une des sources de l'Aire, si celui-là est un des ruisselets du Ribble, ou du Bolton Strid, ou bien l'un des fils d'argent qui, tissés, deviendront la Tees.

Mais ni soupir, ni murmure, ni caquet, ni chanson de ruisseaux ne troublent le silence enchanté du Jura. Les nuages chargés de pluie étreignent ses flancs, flottent sur ses plaines, les inondent; ils passent, et une heure plus tard les rochers sont secs, il n'y paraît plus. Quelques perles de rosée seulement s'attardent, suspendues aux feuilles des alchémilles, mais de ruisseau, point; on n'en voit pas trace, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. À travers d'invisibles fissures, de mystérieuses crevasses, les eaux de la plaine de la montagne se sont écoulées; tout en bas seulement, au plus profond de la vallée principale, coule la rivière, la rivière puissante déjà, et que rien ne vient troubler dans son cours. Tels sont les premiers enseignements de la route. Entre Poligny et Champagnole, deux relais sans montée, sur un sol aride, pas une flaque d'eau où puisse seulement pousser un brin de cresson, où un têtard ait la place de remuer la queue; ensuite, par une route ombragée et sinueuse qui est à la fois le parc et le boulevard du petit village pensif, on gagne un pont d'une seule arche. L'Ain, au-dessous, semble dormir dans de belles profondeurs d'un vert tendre comme celui des jeunes feuilles d'avril; puis, tout à coup, il s'éveille et s'élance avec fracas au milieu de tourbillons d'écume, saute par-dessus des barrages, forme des cascades naturelles ou artificielles, se divise en une infinité de petits courants qui se glissent sous d'énormes rochers minés par les eaux qui surplombent, et d'où pendent des chevelures de verdure. La seule merveille pour quiconque connaît un peu la structure jurassique, c'est qu'on puisse apercevoir les rivières, que les rochers soient assez résistants pour les mener à ciel ouvert à travers les vallées, sans ces «pertes» fréquentes comme celles du Rhône. C'est ainsi qu'au-dessous du lac de Joux, l'Orbe se perd pour reparaître six cent quatre-vingts pieds plus bas, dans un site dont j'emprunte la description à Papa Saussure:

«Un rocher demi-circulaire élevé au moins de deux cents pieds, composé de grandes assises horizontales taillées à pic, et entrecoupées par des lignes de sapins qui croissent sur les corniches que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du couchant la vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s'ouvre que pour le cours de l'Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses eaux, d'une limpidité parfaite, coulent d'abord avec une tranquillité majestueuse sur un lit tapissé d'une belle mousse verte (Fontinalis antipyretica), mais, bientôt entraîné par une pente rapide, le fil du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu de son lit, tandis que les bords, moins agités, coulant toujours sur un fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière; et ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d'une vallée profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d'eux...

Ah si PÉTRARQUE avait vu cette source, et qu'il y eût trouvé sa LAURE, combien ne l'aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus abondante peut-être et plus rapide, mais dont les rochers stériles n'ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.[31]»

Je n'ai pas vu la source de l'Orbe, mais je recommande à l'attention du lecteur les sources des grandes rivières. Comme elles sont belles lorsqu'elles surgissent, s'élancent au pied des rochers, au lieu de tomber, comme on se l'imagine volontiers, du haut d'une falaise ou d'une paroi de roc! Malham Cove—une source qui rappelle celle de l'Orbe—bouillonne pareillement au pied du rocher et semble sortir d'un réservoir intérieur plus profond.