Le vieil hôtel de la Poste, à Champagnole, était situé juste au-dessus du pont de l'Ain, en face de la ville, à l'endroit où la route s'aplanit de nouveau avant de s'élancer vers Genève. Ce doit être en 1842 que, pour la première fois, en quittant Dijon nous allâmes tout d'une traite au delà de Poligny jusqu'à Champagnole; mais, de ce jour, l'hôtel de la Poste à Champagnole devint un arrêt habituel, une sorte de home. À l'aller, nous y étions si joyeux et au retour nous y rapportions une si belle provision d'idées qu'il nous semblait qu'une large tranche de notre vie s'était écoulée dans la paix du joli village de Champagnole. Nous n'y rencontrions jamais personne, mais il suffisait au bonheur du propriétaire, qui était en même temps cultivateur, que quelques voyageurs s'y arrêtassent de loin en loin. Ceux qui y couchaient par hasard repartaient le plus souvent pour Genève le lendemain de grand matin. Nous, dont la prochaine étape était Morez, n'étions pas si pressés. Au retour, nous nous arrangions pour quitter Genève le vendredi, afin de passer la journée du dimanche à Champagnole. C'était un vrai bonheur pour moi, arrivant de Dijon par une belle soirée de juin, après avoir dîné d'une truite et d'une côtelette vite accommodées, de faire ma première promenade au milieu des rochers et des pins.

En dépit de mes préventions Tories (mes principes, devrais-je dire), j'avoue que l'un des grands charmes de la Suisse, surtout de la Suisse jurassique, c'était la liberté dont on y jouissait: non pas une liberté seulement théorique, mais une liberté réelle. Dans les montagnes plus élevées, on ne peut pas toujours aller où l'on veut: si l'on désire aller ici, c'est trop escarpé, si l'on veut aller là, c'est trop éloigné. Dans le Jura, chacun peut aller où bon lui semble et être heureux partout. Quand j'avais le temps, je grimpais le rocher isolé au nord du village, où sont les ruines d'un vieux château fort et les allées encore à demi tracées de son jardin, pour voir si j'apercevrais à l'horizon les blanches apparitions. Là, dans le clair crépuscule, j'ai revu, d'années en années—et chaque fois ils me semblaient plus admirables—les «derniers rochers» et la calotte du Mont-Blanc, c'est-à-dire autant qu'on en peut apercevoir au delà du dôme du Goûté, de Saint-Martin. Mais de Champagnole, il a tout autant d'importance quand on le voit s'embraser aux derniers feux du soir, comme une pleine lune de septembre.

Si je n'avais pas le temps de monter jusqu'aux ruines, j'allais me promener dans les bois qui dominent l'Ain, pour cueillir mes premières fleurs des Alpes. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce que Herne Hill avait de compassé et même de vulgaire, ce qui, par contraste, m'a fait sentir si vivement la divine sauvagerie des forêts du Jura.

Le lendemain, nous traversions en voiture la haute vallée de l'Ain; la route suit le cours sinueux de la rivière qui descend vers la plaine. On se demande, sans pouvoir se l'expliquer, comment ces routes en lacets, qui montent si lentement, arrivent à franchir de telles hauteurs. Je n'avais pas marché une heure en suivant la voiture—une heure qui m'avait semblé une minute—que nous étions déjà sur le haut plateau de Saint-Laurent. L'herbe du bord de la route se piquait de gentianes et à l'horizon les grands pins se balançaient, vaste océan d'ombre. Toute la Suisse était là en espérance, et ce qu'il y avait de moins grand que la Suisse lui était en quelque sorte supérieur dans sa douceur simple et sa pureté saine. Les chaumières du Jura ne sont pas aussi richement sculptées que celles du contour de Berne; elles n'ont pas la solidité, les airs de forteresse de celles d'Uri; elles sont couvertes de pierres plates, très minces; leurs grands toits en auvent tombent jusqu'à terre comme pour mieux les garantir de la pluie, et elles n'ont pour tout ornement, sous les fenêtres, que quelques lattes entrecroisées. Il n'y a ni jardins à fleurs, ni basses-cours attenant à ces bons petits chalets qui abritent d'autres occupations que celles du cultivateur—horlogerie et travaux du même genre—bien que les gentianes bleues fleurissent jusqu'au seuil des maisons campées au milieu des prairies et que le muguet sauvage croisse à sa guise dans les taillis voisins.

Les joies que me donnait la vue de ces maisonnettes, de ces vies actives et heureuses, et le sentiment de solidarité humaine qui se dégageait de ces scènes paisibles et rurales étaient certainement à la base des émotions que me faisait éprouver leur beauté. Reportez-vous au passage des Sept Lampes, écrit beaucoup plus tard, où je dis qu'il est naturel à l'homme d'arriver à l'admiration par la sympathie. Hélas! j'ai eu, depuis, maintes fois l'occasion d'observer avec mélancolie combien nombreux, au contraire, sont ceux qui ne regardent les choses que dans leurs rapports avec eux-mêmes. Mais le sentiment qui me donnait de si grandes joies alors, qui m'en a donné tant d'autres par la suite, était bien différent, par son caractère impersonnel, de celui qu'éprouvent pas mal de personnes même parmi les plus aimables et les meilleures.

Au début de la correspondance Carlyle-Emerson, publiée par mon cher ami Charles Norton sans assez de commentaires, je trouve à la page 18 cette exclamation tout à fait discutable et, à mon idée, puisque indiscutée, très blâmable et indigne de mon maître, à savoir que «ce n'est que lorsque nous sentons que l'on pense à nous, qu'on nous aime, que la vaste terre devient un jardin habité». Mon éducation, comme le lecteur a déjà pu s'en apercevoir, m'avait amené à une conclusion toute contraire. Mes heures de bonheur étaient celles où personne ne pensait à moi, et mes plus grands ennuis, les obstacles apportés à mes projets, à mes expériences, étaient toujours dus à l'intervention du public représenté par ma mère et le jardinier. Le jardin ne me semblait pas désert par la raison que je ne m'imaginais pas être un objet d'intérêt pour les fourmis ou les papillons, et la seule ombre à la joie absolue que j'éprouvais lorsque je me promenais le soir, à Champagnole ou à Saint-Laurent, c'était précisément le sentiment que mon père et ma mère pensaient à moi, et qu'ils s'inquiéteraient si j'étais en retard pour le thé.

Non pas, croyez-le bien, que j'eusse pu me passer d'eux. Ils étaient beaucoup plus pour moi que n'était sa femme pour Carlyle; et si Carlyle, au lieu d'écrire qu'il espérait qu'Emerson penserait à lui en Amérique, avait dit qu'il souhaitait que son père et sa mère pensassent à lui à Ecclefechan, c'eût été bien. Mais cette opinion: que le fait de n'avoir pas d'admirateurs suffît à transformer le monde en désert, m'apparaît comme un misérable état d'esprit, et je serais tenté, pour une fois, de me féliciter que ma solitude m'eût inspiré des sentiments tout contraires. Mon plus grand bonheur était de pouvoir observer sans être vu; si j'avais pu rendre invisible, j'aurais été ravi. Les hommes, leurs mœurs m'inspiraient un intérêt analogue à celui que m'inspiraient les marmottes, les chamois, les mésanges et les truites. Si seulement ils voulaient bien se tenir tranquilles, me laisser les regarder, ne pas s'envoler ou disparaître dans leurs trous! Ce monde débordant de vie—vie des champs, vie des nids—ces forces supérieures de l'air, des rochers, des eaux, vivre au milieu de tout cela, s'en réjouir et s'en émerveiller, heureux d'aider à cette vie si c'était en mon pouvoir, plus heureux encore si elle n'avait pas besoin de mon secours, voilà comment je comprenais l'amour de la Nature, voilà ce que je retrouve à la racine de tout ce qui a pu se développer en moi d'utile, voilà la lumière qui éclaire ce qu'il y a de meilleur en moi.

Que nous passions la nuit à Saint-Laurent ou à Morez, la matinée du lendemain était toujours féconde en événements. Par beau temps, la montée de Morez aux Rousses, à pied le plus souvent, était un pur enchantement; et le déjeuner, et la moisson de gentianes frangées aux Rousses! Suivait une heure d'angoisse: je tremblais de voir le ciel se couvrir; car, si tôt que nous partions le matin, il était impossible d'arriver au Col de la Faucille avant deux heures, et même plus tard si les chevaux n'étaient pas excellents; et dès deux heures, lorsqu'il y a des nuages sur le Jura, on peut être certain qu'il y en aura sur les Alpes.

Il est intéressant de faire remarquer, car Saussure lui-même n'en dit rien, que ce passage du Jura—le plus important—très différent en cela des principaux défilés des Alpes, se trouve au sommet le plus élevé de la chaîne. Le col séparant les eaux de la Bienne, qui descend vers Morez et Saint-Claude, de celles de la Valsérine qui serpente à travers le Jura jusqu'au Rhône à Bellegarde, est un contrefort de la Dôle elle-même. Au long de la chaîne, la route continue encore sur un espace de six milles et arrive, par une montée douce, au Col de la Faucille, où la chaîne s'ouvre brusquement, et après cinq minutes de trot, on aperçoit le lac de Genève et, à l'horizon, sur une longueur de plus de cent milles, la chaîne des Alpes.

Je n'ai vu parfaitement ce panorama merveilleux qu'une seule fois, en 1835, quand je le dessinai avec exactitude, dans ma manière d'alors, et j'ai toujours eu plaisir à regarder ce dessin, qui était pour moi le complément de cette première apparition des Alpes, à Schaffhouse. Très rares étaient les voyageurs, même en ce temps-là, qui jouissaient de ce spectacle; fatigués par une longue journée de voyage—s'ils venaient de Paris—lorsqu'ils atteignaient le col, ils ne pensaient, le plus souvent, qu'au dîner et au bon lit qui les attendaient à Genève; les Guides n'en parlaient pas, et si les touristes regardaient comme un devoir de faire l'ascension du Righi, il ne venait à l'idée de personne qu'il y eût quelque chose à regarder de la Dôle.