Ces deux montagnes ont eu une énorme influence sur ma vie, mais tandis que mes impressions de la Dôle ont toujours été calmes et sereines, celles du Righi, au contraire, ont été souvent douloureuses, comme on le verra. Le Col de la Faucille, en ce beau jour de 1835, m'a ouvert les cieux. J'ai entrevu—vision de terre promise—l'avenir de mon œuvre, ma véritable patrie en ce monde. Mes yeux s'ouvraient et mon cœur en même temps; ils voyaient, ils possédaient un royaume, et quel royaume! Aussi loin que la vue pouvait s'étendre—tout ce pays et ses rivières tumultueuses et ses lacs calmes; l'Arve et ses portes à Cluse et les glaciers de sa source; le Rhône avec l'infini de son lac de saphir, si calme au bord des prairies semées de narcisses de Vevey, si dangereux près des promontoires de Sierre—tout cela se détachait sur le ciel et puis s'y fondait, ciel de montagnes, de neiges éternelles. Puis c'était la plaine vivante, bruissante de joie humaine, une voie lactée de blanches demeures jetées à travers l'azur de l'espace ensoleillé.

[31]Voyages dans les Alpes... par Horace-Bénédict de Saussure... Tome premier, 1779, Chapitre XVI.

CHAPITRE X

[QUEM TU, MELPOMÈNE][32]

Il est impossible, qu'il s'agisse de la biographie d'une nation ou de celle d'un individu, de suivre, de façon inflexible, le cours des années. Certaines dispositions s'affaiblissent quand d'autres se développent, la plupart se manifestent sans régularité, elles correspondent tantôt à des périodes d'exaltation, tantôt à des moments de lassitude; pour éviter la confusion, il faut passer des unes aux autres en négligeant ce qui peut en même temps se produire dans d'autres directions.

J'abandonnerai donc, pour l'instant, les tentatives poétiques et artistiques de l'année 1835, et je retournerai en arrière pour parler d'une autre branche de mes éludes qui eût pu porter de meilleurs fruits.

Je ne me rappelle pas exactement, et peut-être mon lecteur m'en saura-t-il gré, sous quelles inspirations, (Apollon s'en mêla-t-il?), je déclarai à mon père et à ma mère, également incrédules, je dois l'avouer, que «si je ne pouvais pas parler, du moins je pouvais jouer du violon». Aujourd'hui encore, je ne me console pas d'avoir perdu l'occasion d'affirmer mes talents musicaux, lors d'un grand dîner militaire offert dans la salle des fêtes de l'hôtel Sussex à Tunbridge Wells, où nous passions quelques jours quand j'avais huit ou neuf ans. Nous respirions le bon air, nous jouissions de la vue de la jolie fontaine et des promenades en voiture aux High Rocks. Après le dîner, musique militaire et, grâce à la connivence des domestiques, Anne et moi avions pu nous y faufiler au dessert. J'étais plutôt alors un joli petit garçon; je portais, ce qui était assez original, une sorte de jaquette boutonnée garnie de galons. Comme j'étais là, bouche bée, à regarder les musiciens, mais surtout le tambour, le colonel remarqua mon extase et, amusé, envoya un sous-lieutenant me chercher. Il avait deviné ma pensée, sans doute, car il me dit que je pouvais aller demander au tambour de me prêter ses jolies baguettes. Quelle tentation! car je me croyais sûr de pouvoir m'en servir. Mais ma stupide timidité l'emporta et je me contentai de secouer la tête tristement. C'en était fait de ma carrière musicale. Qui sait ce que j'aurais tiré de ce tambour, ou, si mon père, par hasard, m'avait emmené en Espagne, ce que j'aurais pu faire d'un tambourin.

Ma mère, occupée de choses plus graves, n'avait jamais cultivé le peu qu'elle avait appris en musique, bien qu'elle en jouît extrêmement. Mrs Richard Gray se mettait quelquefois au piano et c'était pour moi une vraie fête; mais comme chaque fois qu'il lui arrivait de faire une fausse note, son mari se mettait à courir tout autour de la chambre en faisant mille contorsions, se bouchant les oreilles et criant: «Oh! Mary, Mary, je vous en prie!» elle s'arrêtait, intimidée. Quant à notre Mary à nous, elle faisait consciencieusement ses gammes, mais c'était à peu près tout. Cependant je trouvais un grand encouragement auprès d'amis jeunes et artistes, dont j'aurais dû parler depuis longtemps, si j'avais suivi avec rigueur l'ordre chronologique des faits.

En décrivant, plus haut, l'office de mon père, j'ai parlé d'un certain cordon au moyen duquel le premier commis ouvrait la porte sans se déranger. Ce premier commis ou, plus simplement, le premier des deux et seuls employés du bureau, Henry Watson, tenait une très grande place dans la vie de mon père et dans la mienne. Nos rapports, quand j'y songe aujourd'hui, doux et bienfaisants à certains égards, eurent d'assez malheureuses conséquences pour lui comme pour nous.