Un grave défaut de mon père, une disposition fâcheuse de son esprit (je le dis en tout respect, car il y avait, en lui, beaucoup plus à admirer qu'à blâmer), c'était de ne supporter aucune supériorité. Il estimait à leur valeur ses talents, ses dons, mais il savait aussi qu'il lui manquait l'énergie nécessaire pour en tirer tout le parti possible; et c'était une raison de plus pour ne pas admettre, sur son propre terrain, un semblant d'égalité. Lorsqu'il choisissait un employé, il lui demandait d'abord d'être honnête et ensuite incapable. Je n'affirme pas qu'il eût renvoyé un commis intelligent, si le hasard lui en avait fait rencontrer un, mais ce qu'il exigeait de ses employés, c'était non d'avoir le génie commercial, mais d'être des subordonnés satisfaits de rester subordonnés toute leur vie. Frédéric le Grand choisissait ses ministres d'après les mêmes principes; il est vrai que ses commis ne pouvaient rêver de devenir roi, tandis que les commis d'une maison de commerce rêvent toujours de devenir les associés du patron et même de lui succéder. Il faut dire aussi que les commis de Frédéric étaient d'admirables commis, tandis que ceux de mon père en étaient de fort médiocres. Mon père, qui ne cessait de se plaindre de leur incapacité, ne faisait rien pour trouver des gens plus capables. S'il envoyait Henry Watson faire une tournée chez les clients, c'était, chaque fois, pour déclarer qu'il avait fait plus de que de bien; s'il laissait, de temps à autre, Henry Ritchie écrire une lettre d'affaires, il lui fallait—et je crois que ce n'était pas sans une certaine satisfaction en écrire deux lui-même, pour en expliquer ou réparer les bévues. Il n'y avait pas de jour qu'il ne rentrât agacé, parce qu'on avait fait ceci ou qu'on n'avait pas fait cela. Et cependant, ses deux commis sont restés avec lui jusqu'à sa mort.

Je parlerai de Mr Ritchie ultérieurement; quant à Henry Watson, le premier commis, l'homme de confiance, il y a déjà longtemps que j'aurais dû m'en occuper. Il était, je crois, le principal soutien d'une mère veuve et de trois sœurs, jeunes filles aimables, cultivées, et assez sensées, infiniment plus raffinées qu'on ne l'était, en général, dans leur monde, et désireuses, non par sotte vanité, de le dépasser. Non par vanité, ai-je dit, et pour le plaisir de voir de beaux équipages s'arrêter devant leur porte, mais parce qu'elles avaient le sentiment de ce qu'il y a de réellement bon dans la bonne société de Londres et dans ses usages. Elles aimaient, aspirant leurs h, à causer avec des gens qui n'oubliaient pas les leurs; elles aimaient se tenir au courant de ce qui se passait dans le monde élégant, à avoir leur entrée à telle ou telle agréable sauterie, à tel ou tel bon concert. Étant elles-mêmes à la fois de bonnes et agréables musiciennes (ce qui ne se rencontre pas toujours parmi les musiciens), cela ne leur était pas difficile; il est vrai que cela impliquait une maison dans un quartier à la mode, non loin du Parc, de jolies toilettes et même quelques réceptions. Au total, cela sous-entendait non seulement tout ce que gagnait Henry, mais encore ce que gagnaient, dans quelques emplois plus ou moins huppés, deux autres frères qui s'appelaient David et William. Ce dernier, maintenant que j'y réfléchis, était aussi dans le commerce des vins, dans le West-End; il fournissait la noblesse de Clos-Vougeot, de Hochheimer, de champagne des plus grands crus, et autres nectars qui ne viennent que des vignes des grands-ducs et des comtes de l'Empire. Les Watson vivaient largement sans faire d'économies; ces demoiselles s'amusaient, apprenaient l'allemand—ce qui était dans ce temps-là fort distingué et même poétique—chantaient avec grâce, s'habillaient à ravir, bien que d'une façon un peu particulière, un peu vieillotte, qui avait son charme; toute la famille se piquait d'appartenir à une élit, élite de bon goût, de vertu.

Lorsque Henry Watson entra chez mon père, à seize ou dix-sept ans, cela fut considéré par toute la famille comme un véritable coup de fortune. Les Watson, dans leur reconnaissance, auraient fait tout au monde pour être agréables à mes parents. Mais ces dames ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il n'était pas facile de faire des frais pour ma mère; bientôt elles se montrèrent surprises, puis mécontentes de la façon dont les choses se passaient tant dans Billiter Street qu'à Herne Hill. Au bureau, beaucoup de travail, à la maison, peu de réceptions; les commis ne pouvaient, sous aucun prétexte, garden-party ou autre, abandonner le travail avant l'heure, et le soir on n'avait permission de s'éclairer qu'avec des chandelles. Le fait que le Patron habitât une moitié de maison, au delà du faubourg de Camberwell, était fort humiliant pour tous ceux qui touchaient, de près ou de loin, à l'Affaire! Que de plus, chaque matin, Henry dût prendre un omnibus pour aller à son travail du côté de Billingsgate au lieu de traverser les quartiers élégants et d'avoir un bureau dans Saint-James Street, c'était aussi pénible pour lui que déshonorant pour mon père dont cela soulignait le peu dégoût et le manque d'habitudes du monde. À ces dames, en outre, ma mère faisait l'effet d'un phénomène singulier et les rapports avec elle étaient d'une difficulté qui les attristait. Ne prenant elle-même aucun intérêt à l'étude de l'allemand et se souciant fort peu de ce qui se passait à Mayfair et de ce qui s'y disait, elle jugeait avec quelque sévérité—une sévérité où il se mêlait peut-être un peu jalousie—ce qu'elle appelait, les prétentions de ces demoiselles; de leur côté, tout en rendant justice aux grandes qualités de ma mère—et avec le temps, s'étant sincèrement attachées à elle—celles-ci n'étaient pas disposées à tenir compte des idées d'une femme qui ne savait pas d'autre langue que la sienne, et se montraient peu disposées à accueillir des témoignages d'amitié qui, souvent, prenaient la forme de conseils.

En dépit de ces manières de voir très différentes, il existait des relations vraiment agréables et même affectueuses entre ma mère et les misses Watson. Avec ce goût naturel pour la campagne qui répond à ce qu'il y a de meilleur dans la nature féminine, dès le printemps, Fanny, Hélène, la petite Juliette, la plus futile mais peut-être aussi la mieux douée, accouraient. Elles abandonnaient avec joie, pour un jour ou deux, l'élégance poussiéreuse de leur rue aristocratique de Mayfair pour les lilas et les faux ébéniers de Herne Hill; toujours prêtes, ainsi que leur frère Henry, à répondre au premier appel, à aider à recevoir tel ou tel gros correspondant de la maison, à lui chanter les plus jolis airs de l'opéra à la mode, sans négliger pour cela, les classiques allemands.

Henry avait une très belle voix de ténor et les trois sœurs, bien qu'aucune n'eût un véritable talent, chantaient avec goût et ensemble. C'est ainsi que, dès l'enfance, j'eus l'occasion d'entendre beaucoup de bonne musique.

Si le quatuor avait chanté des glees anglais, des ballades écossaises, des chansons de marins; ou si l'une sœurs avait été assez douée pour rendre dans toute sa splendeur la grande musique, j'aurais sans doute quitté mes études géographiques ou minéralogiques pour venir écouter. Mais les compositions savantes des Allemands me paraissaient simplement ennuyeuses et les jolies modulations italiennes, dont je ne comprenais pas un mot, me plaisaient seulement comme auraient pu me plaire les trilles des merles qui, parfois venaient faire concurrence aux chanteurs quand, par les belles soirées de printemps, on laissait les fenêtres ouvertes sur le jardin. Néanmoins, l'éducation de mon oreille et de mon goût se faisait sans que j'y pensasse. Je ne crois pas avoir entendu une exécution musicale vraiment magistrale avant qu'un bon hasard me fît entendre la meilleure de toutes, ce qui n'était possible que durant quelques années de ma jeunesse.

Je n'ai pas suffisamment expliqué la phrase qui m'a échappé à propos du «fatal dîner chez Mr Domecq», lorsque j'avais quatorze ans. L'associé espagnol de mon père habitait aux Champs-Élysées avec sa femme, une Anglaise, et ses cinq filles; l'aînée, Diana, était à la veille d'épouser un des officiers de Napoléon, le Comte Maison; les quatre autres, beaucoup plus jeunes, se trouvaient par hasard ce jour-là à la maison, car elles étaient élevées au couvent. Après le dîner, un dîner de famille, maman, les jeunes filles et un vieux monsieur français délicieux, Mr Badell, m'avaient fait jouer à «la toilette de madame»; malheureusement, il m'était impossible de me rappeler si j'étais le collier ou les jarretières. La partie terminée, Clotilde et Cécile nous jouèrent «Les Échos», et toutes sortes de valses et de polkas, seulement je ne savais pas danser; à la fin Élise, touchée, de ma détresse, s'occupa de moi comme j'ai dit. Les grandes personnes ne parlaient que de la mort de Bellini, du deuil où cette mort avait plongé Paris et de la façon admirable dont I Puritani de ce maître étaient chantés par les quatre grands artistes en vogue alors, et pour lesquels d'ailleurs Bellini les avait écrits[33].

Je ne m'explique pas que je n'aie gardé aucun souvenir de ma première soirée à l'Opéra, ni, quant à cela, de ma première soirée à aucun théâtre, malgré que j'eusse bien douze ans lorsque j'y fus mené; et dès lors c'était un ravissement d'un genre pas très sublime d'être mené à une pantomime. À l'heure actuelle, j'aime encore beaucoup le théâtre, c'est un des plaisirs sur lesquels je suis le moins blasé. Comment se fait-il donc que moi qui me souviens du rocher de Friar's Crag à Derwentwater, que j'ai vu quand j'avais quatre ans, qui vois encore la cour de l'hôtel à Paris, où nous étions descendus quand j'en avais cinq, je n'aie conservé aucun souvenir de ma première soirée au théâtre? Être mené alors à Paris à une représentation des Puritains, dont le livret n'a qu'un médiocre intérêt dramatique, ne m'était pas un très grand plaisir, mais j'entendais à cette occasion, ce qui n'est possible qu'une ou deux fois dans un siècle, quatre très grands artistes chanter ensemble avec le désir sincère de s'aider, non de s'éclipser, et de mettre en valeur, non seulement leurs voix et leurs talents, mais la musique qu'ils interprétaient!

Le bonheur avait voulu, qui plus est, qu'une femme incomparable—la Taglioni—dansât; cette femme, douée de toutes les grâces, joignait à la nature la plus pure, à l'ardeur la plus sincère, le respect et la passion de son art. Ma mère, bien qu'elle me laissât accompagner mon père, avait contre le théâtre tous les préjugés puritains; elle l'aimait pourtant et j'imagine que, si elle se privait d'y venir avec nous, c'était dans une idée de sacrifice, d'expiation: la rançon pour ce qu'il pouvait y avoir de criminel dans la concession qu'elle nous faisait, à mon père et à moi. Cependant ma mère nous avait accompagnés ce jour-là pour entendre ces artistes incomparables dont la renommé était européenne; et, phénomène étrange, et bien touchant aussi, sa pureté si intransigeante fut conquise sur l'heure par la pureté, l'innocence, la beauté de chacun des gestes de la divine artiste; de ce jour, ma mère ne se refusa jamais à venir avec nous voir la Taglioni.

Il ne s'est guère passé de saison, depuis, que je n'aie entendu au moins deux ou trois fois ces quatre grands chanteurs. Ce sont eux qui m'ont initié à la musique sans jamais la torturer, sans jamais lui faire dire autre chose que ce qu'elle voulait dire. Combien je suis heureux aujourd'hui d'avoir entendu leur interprétation de Mozart et de Rossini! C'est un bonheur qui n'arrive plus à personne, de nos jours, où l'on a la manie de presser tous les mouvements. Grisi, la Malibran chantaient un tiers moins vite que n'importe laquelle de nos cantatrices modernes[34]; et la Patti, la dernière fois que je l'ai entendue, a massacré le rôle de Zerline dans Là ci darem, comme si le public et elle n'avaient d'autre but que d'en finir avec l'air de Mozart le plus tôt possible!