En dépit de toutes ces espérances et de toutes ces tentations, mon père conservait le sentiment très net des convenances et de ce qu'exigeait, à cet égard, sa situation personnelle. Il s'en ouvrit franchement au Dean[35] de Christ Church, (Gaisford), à mon futur professeur, Mr Walter Brown, et leur demanda si une personne dans sa position pouvait, sans inconvenance, faire entrer son fils à Oxford comme étudiant privilégié. Je n'assistais pas à ces entretiens, mais j'imagine que le vieux Dean dut marmotter entre ses dents que mon père avait bien le droit de faire de moi un gentleman-commoner si cela lui plaisait et s'il pouvait payer. Le professeur, entrant plus avant dans les détails et les conditions, dut lui laisser entendre, avec politesse, que sans doute il serait avantageux pour le collège qu'il se rencontrât un travailleur parmi les gentlemen-commoners qui, en règle générale, n'étaient pas fort studieux; mais il dut aussi insinuer qu'étant donné la manière dont j'avais travaillé jusqu'ici, il n'était pas certain que je pusse passer l'examen d'entrée auquel les étudiants non-privilégiés étaient astreints. Cette dernière considération fut décisive. Il était inadmissible que le fils qui devait récolter tous les lauriers fût exposé à trébucher au premier obstacle.

Je fus donc inscrit sans plus ample discussion comme gentleman-commoner et je me souviens encore, comme si c'était hier, de l'orgueil qui me gonflait le cœur le jour où, pour la première fois, je quittai l'Angel Hotel et passai devant University College au bras de mon père, ayant coiffé le bonnet de velours et revêtu la robe de soie du gentleman-commoner.

Eh oui, cher lecteur, la robe de soie et le bonnet de velours nous faisaient beaucoup d'impression, et non seulement à ma mère, mais à moi! À la maison, ce qui avait fait pencher la balance et décidé notre choix, c'était que la robe du commoner n'était que d'étoffe grossière, qu'elle ne formait pas de beaux plis; que ce n'était, en somme, qu'un méchant morceau d'étoffe noire qu'on s'accrochait à l'épaule. N'est-on pas trois fois un homme de robe quand on porte une robe flottante qui tombe avec noblesse?

Je suis si loin, aujourd'hui que mes cheveux ont blanchi, de railler ces sentiments peu philosophiques, qu'au lieu d'applaudir à la suppression (sauf pour les clubs de canotage) de ces différences dans le costume à l'Université, je serais tout disposé à les étendre à toute la nation. Je suis d'avis que les duchesses seules devraient être autorisées à porter des diamants, qu'on devrait reconnaître un lord à ses étoiles, d'une lieue de loin; que chaque paysanne devrait arborer à son bonnet ou à son corsage un signe quelconque qui dirait à quel comté elle appartient; et que, dans la rue, on devrait distinguer immédiatement, rien qu'à la coupe de son casaquin, un cabaretier d'un marchand de poisson.

Cette promenade jusqu'aux Schools, l'attente devant la Divinity School dont j'admirais le portail, et la cérémonie de l'immatriculation, que de bons souvenirs! La fin de l'année s'est écoulée sans autres incidents. Au commencement de l'année suivante, nous partîmes pour Oxford, ma mère et moi, et nous y entrâmes par cette admirable route d'Henley. Nous étions un peu fatigués lorsque nous arrivâmes au dernier relais à Dorchester, et très émus, en dépit du bonnet de velours et de la robe de soie, lorsqu'au crépuscule nous passâmes sous les tours; après une dernière nuit sous le toit tutélaire de l'Ange, je me trouvai, le lendemain soir, seul au coin de mon feu, le maître de ma destinée, dans ma propre chambre de Peckwater.

[32]Celui que tu ravis, Melpomène.

[33]Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, sans doute. (Note du tracteur.)

[34]Quelle prétention, de la part des musiciens, de se dire scientifiques quand ils n'ont pu encore adopter une unité de temps!

[35]Dean-doyen.