CHAPITRE XI
[LE CHŒUR DE CHRIST CHURCH]
Seul, au coin du feu, dans la petite chambre de derrière qui donnait sur l'étroite ruelle, tout du long de laquelle il ne s'élevait guère que des écuries, je réfléchissais et me préparais à ma vie de collège.
Me préparer à quoi, me prémunir contre quoi? J'étais aussi inexpérimenté quant au présent, aussi peu éclairé quant à l'avenir que l'aurait été à ma place Davie Gellatly. Encore Davie m'était-il supérieur, car je ne savais ni danser, ni chanter, ni faire cuire des œufs. Le jeu n'offrait pas de dangers pour moi, je n'avais jamais touché une carte de ma vie et je regardais les dés comme on regarde maintenant la dynamite; j'étais à l'abri de la «femme étrangère», car n'étais-je pas amoureux et d'ailleurs il fallait être rentré à neuf heures et demie. Aucun risque de faire des dettes puisqu'à Oxford il n'y avait pas de Turner à acheter et que rien d'autre ne me tentait en fait d'objets matériels. Aucun danger de me tuer à la chasse à courre, puisque j'étais incapable de monter le cheval le plus pacifique; aucun danger de me ruiner aux courses: je n'avais assisté qu'une seule fois de ma vie à une course et je ne trouvais pas amusant de gagner l'argent de mon prochain.
J'étais préparé à ce qu'on se moquât de mon ingénuité, mais j'étais trop infatué pour craindre le ridicule; la seule chose qui m'inquiétait, et à juste titre, c'était de savoir si j'aurais la persévérance d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de poursuivre pendant trois ans des études qui ne m'offraient pas le moindre intérêt. Je pris toutefois la résolution de faire mon possible pour faire honneur à mes parents et, après avoir prié Dieu du fond du cœur, je me couchai plein d'espérance.
Il me faut ici m'arrêter un moment, pour expliquer quel était alors mon état d'esprit au point de vue religieux.
Autant que je puis m'en souvenir, les lectures quotidiennes de la Bible, avec ma mère, n'avaient pas été reprises après notre premier voyage sur le continent, pendant lequel nous avions bien été forcés d'y renoncer. En effet, comment lire trois chapitres après le déjeuner, quand les chevaux s'impatientent à la porte? Les trois chapitres furent donc remplacés par un seul que je lisais dans mon particulier, le matin et le soir, et auquel j'adjoignais naturellement l'oraison dominicale où je demandais au ciel tout ce qui pouvait convenir à moi-même et aux miens. Ceci fait, je veillais ou je dormais, ne m'occupant guère, le jour comme la nuit, que de mes affaires terrestres. Il ne m'était jamais venu à l'idée de mettre en doute la vérité de la Bible, bien que je me fusse rendu compte déjà que la lettre pouvait en être comprise tout autrement que ma mère ne me l'avait enseigné; mais plus j'y croyais, semblait-il, moins j'en retirais de bien. Quel mérite Abraham avait-il à faire ce que lui disait l'Ange? Moi aussi, j'obéirais aux anges s'ils me parlaient; mais aucun ange ne m'était jamais apparu, dont j'eusse connaissance, même sous la forme d'Adèle, qui ne pouvait pas être un ange puisqu'elle était catholique.
De même si j'avais vécu au temps du Christ, je ne doutais pas que je ne l'eusse suivi sur la montagne, ou que je ne fusse monté avec Lui dans la barque sur le lac de Galilée; c'était tout autre chose que d'aller à la chapelle Beresford, à Walworth, ou à l'église de Sainte-Bride dans Fleet Street. Aussi, tout en sentant que je devais, en quelque sorte, imiter le Christian du Pilgrim's Progress, je ne pouvais croire que Billiter Street, ou le quai de la Tour, où était l'entrepôt de mon père, ou le jardin fleuri de Herne Hill, où ma mère empotait ses boutures, étaient des lieux que je dusse fuir comme la «Cité de Perdition». Instinctivement, j'étais virtuellement arrivé à cette conclusion, d'après mes lectures de la Bible, que, n'ayant jamais eu l'intention de faire le mal, je n'étais pas en grand danger d'aller en enfer; j'avais remarqué aussi que même la crème de la crème des gens pieux n'étaient nullement pressés de monter au ciel. Somme toute, il me semblait qu'on ne me demandait pas autre chose que de faire mes prières, d'aller à l'église, d'apprendre mes leçons, d'obéir à mes parents et de dîner avec plaisir.
C'est dans ces dispositions d'esprit que, par un sombre matin d'hiver, debout à la fenêtre de ma petite chambre d'étudiant, je regardais le bâtiment de la bibliothèque de Christ Church et le square bien sablé de Peckwater, un peu vexé que ma fenêtre ne fût pas une tourelle en encorbellement et n'ouvrît pas sur une chapelle gothique, mais sans avoir conscience du malheur qui s'était abattu sur moi, de tout ce que je perdais à n'avoir pour tout horizon, au printemps des deux plus belles années de ma jeunesse, que la bibliothèque de Christ Church et un square sablé!
Ce matin-là, j'eus l'impression que l'ensemble, bien que triste, avait de la grandeur; que l'architecture, bien que Renaissance, était hardie, savante, bien proportionnée et diversement didactique. En réalité, on aurait aussi bien pu m'envoyer dans la prison de Chillon, sauf pour ce qui est de l'humidité, si par la meurtrière j'avais pu apercevoir les trois petits arbres grêles, une belle voûte et un beau pavage à la place des hideux meubles modernes de ma chambre.