À première vue, la chapelle du collège elle-même me causa une déception, après les vastes églises du continent; ses voûtes étroites, il est vrai, avaient d'autres fonctions à remplir.

En somme, parmi les édifices où les âmes anglaises venaient se sanctifier, le chœur de Christ Church était, à cette époque de l'histoire d'Angleterre, virtuellement le cœur et le foyer de la vie. On y conservait la tradition non interrompue de la religion du temps d'Élisabeth et des époques normandes et saxonnes, le souvenir d'un pur loyalisme, une science véritable; et chaque matin venait s'y agenouiller, par obéissance sans doute, mais aussi en toute sincérité de cœur, pour apprendre là les plus hautes vertus de dévouement au pays, ce qu'il y avait de plus noble parmi la jeune noblesse de l'Angleterre. La plupart des pairs du Royaume, et en général ce qu'il y avait de mieux parmi ses squires, passaient par Christ Church.

La cathédrale elle-même était un abrégé de l'histoire d'Angleterre. Chaque pierre, chaque vitrail, chaque panneau sculpté était authentique, de son époque; rien de ces mensonges, de ces restaurations truquées dont s'enorgueillissent nos architectes. Le premier reliquaire de sainte Frideswide, il est vrai, a été détruit, son corps mis en pièces, ses cendres dispersées par les Puritains; mais la seconde châsse est encore très belle dans son genre, c'est un merveilleux travail anglais, dans lequel un très habile ouvrier a mis tout son cœur. Les voûtes normandes, celles du dessus, sont du plus pur normand anglais; un peu grossières, un peu rudes, il est vrai mais pouvions-nous espérer faire mieux, livrés à nos propres forces et sans l'aide des Français? Le plafond est de l'époque Tudor, un Tudor exaspéré, mais ingénieusement construit et finement sculpté. Ce plafond et celui de l'escalier du hall proclament l'habileté des merveilleux ouvriers du XVe siècle. La fenêtre de l'ouest avec sa peinture maladroite, l'Adoration des Bergers, est un spécimen de cet art de transition qui relie la verrière à la peinture et qui aboutit aux tableaux hollandais où l'on retrouve bien le troupeau, mais où il n'y a plus ni bergers, ni Christ; tout de même, c'est ce que les verriers de l'époque pouvaient faire de mieux. Et la boiserie simple des stalles représentait le dernier art qui ait fleuri en Angleterre sous la forme d'un travail de menuiserie bien exécuté.

Dans ce chœur d'église, sur les murs duquel est gravée pour ainsi dire jour par jour toute l'histoire du pays, se rencontrait chaque matin le meilleur de ce que l'Angleterre a produit, cette fleur de jeunesse, rangée comme l'équipage d'un navire de guerre, sous le beau vaisseau de son temple; chaque homme à sa place, selon son rang, son âge, son savoir—tout homme de bon sens et de cœur reconnaissant qu'il est ici ou pour remplir, ou pour apprendre à remplir les plus hauts devoirs qui incombent à un Anglais. Un étranger instruit, auquel il aurait été donné d'assister à cet office du matin, aurait pu juger, d'un coup d'œil, tout ce que ce pays avait été dans le passé, ce qu'il était capable d'être encore dans l'avenir; une heure passée dans la chapelle de Christ Church lui en aurait appris plus que plusieurs mois de séjour à la cour ou à la ville. Assis dans sa stalle, il aurait vu le plus grand théologien de l'Angleterre, et, sous sa stalle d'honneur, son plus grand érudit; et parmi les tutors, le Dean actuel Liddell, et un homme de singulière puissance intellectuelle et de vertu sans prétention: Osborne Gordon. Le groupe des gentilshommes comptait le marquis de Kildare, le comte de Desart, le comte d'Emlyn et Francis Charteris, maintenant lord Wemyss, les plus brillants échantillons de noble race et d'activité puissante. Henry Acland et Charles Newton étaient parmi les étudiants vétérans, moi, parmi les nouveaux. Que d'espérances en germe il y avait là! Aucun de nous alors ne rêvait de rien changer à tout cela, n'en sentait la nécessité, et, moins que personne, le chef intransigeant au front bombé, aux yeux noirs, qui conduisait d'une voix de tonnerre les repons en latin de la prière du matin.

Aujourd'hui, après tant d'années passées, mon cœur est encore plein de reconnaissance pour tout ce que j'ai vu là, pour toutes les pensées qui me sont venues dans le chœur de cette cathédrale.

L'influence qu'a eue sur moi l'autre beau bâtiment du collège, le hall, est toute différente et étrangement mêlée. Si on ne l'eût utilisé, comme cela eût dû se faire, que comme réfectoire et dans les grandes occasions: galas, réceptions d'hôtes illustres, discours solennels, le hall, comme la cathédrale, ne m'eût laissé que des impressions bienfaisantes et graves qui eussent sanctifié le pain de chaque jour; de même, si notre Dean eût daigné diner avec nous de temps à autre, le plat de venaison partagé avec lui ne nous eût semblé que meilleur. Mais avec ce comble de mauvais goût, (qui, à mon sens, est le péché capital de notre temps, la raison de notre goût pour l'argent et de notre dégoût pour tout ce que l'argent peut procurer de meilleur), l'Abbé avait permis que le hall servît aux «collections». Le mot seul me semble abominable, soit qu'il se rapporte aux charités extorquées à l'église pour les pauvres ou aux connaissances arrachées de force aux malheureux candidats. «Collections», dans le langage du collège, signifiait les examens trimestriels, auxquels l'Abbé avait la mauvaise habitude d'assister comme grand inquisiteur, lui qui n'aurait jamais eu, fût-ce une fois, l'idée de présider notre dîner.

Il va sans dire que tout ce que les candidats, même les plus forts, pouvaient savoir de grec, lui paraissait absolument dérisoire. Méprisant dès les premiers mots, exaspéré, vindicatif et tonnant ensuite, plus sombre et plus menaçant à mesure que la journée avançait, glacial et Gorgonien, il allait et venait d'un bout à l'autre de l'immense salle de torture, aussi vaste que celle du Grand Conseil à Venise, mais déshonorée par les terreurs des malheureux candidats qui, serrés les uns contre les autres comme de pauvres hirondelles transies, ne pensaient qu'à dissimuler leurs traductions lorsqu'approchait le terrible Abbé. Ce n'était pas mon cas, ai-je besoin de le dire? Mais j'imagine que le Dean eût préféré que je me servisse de cinquante traductions plutôt que d'avoir l'air embarrassé et malheureux que j'avais, quelle que fût la question que l'on me posait. Et comme mes thèmes latins étaient les plus mauvais de toute l'Université, que je n'ai jamais pu reconnaître un futur présent d'un futur passé, et que même au bout de mes trois années d'Oxford, il m'aurait été impossible de dire où vivaient les Pélasges et d'où sont venus les Héraclides, on peut imaginer de quel air le Dean, au moment de mon départ, me tendit le second et le troisième doigt de sa main droite, et toutes les tortures que je souffrais lorsque mon père et ma mère m'interrogeaient sur mes succès éclatants au collège.

À mesure que les années passaient, il m'était toujours plus impossible de ne pas associer dans ma pensée le hall du collège aux terreurs et aux humiliations des jours d'examen; mais, même dès le premier jour, l'étonnement et l'exaltation que j'éprouvais à dîner dans cette vaste salle ne furent pas sans mélange. Il est certain que le contraste était écrasant entre la petite pièce à Herne Hill, où nous mangions notre pudding, ma mère, Mary et moi, et un hall aussi grand que la nef de la cathédrale de Canterbury, dont l'extrémité se perd dans la brume, tandis que son plafond est noyé dans l'ombre, et que les convives en longues files paraissent et disparaissent selon les caprices de la lumière: spectacle qui me remplissait d'épouvante plus qu'il ne me mettait en appétit. Je fus d'ailleurs gêné, depuis le premier jour jusqu'au dernier, par le sentiment que moi, pauvre rustre, je n'avais que faire ici.

Dans la cathédrale, né ou pas né, je me sentais chez moi tout autant que Monseigneur; et même, à certaines heures, l'édifice me semblait à moi plus qu'à lui-même. Mais à table, cette foule de savants et de nobles convives, ce service pompeux, ce luxe m'étaient étrangers; il y avait entre mes habitudes très simples et ces splendeurs une distance infranchissable. Autour d'un gigot rôti à point, garni de pommes de terre et servi dans l'arrière-boutique de Market Street, autour de la marmite de quelque gipsy sur la colline d'Addington (non que j'eusse jamais soupé avec une gipsy, quelque désir que j'en eusse), ou d'un bon gâteau d'avoine bien beurré—j'ai toujours été gourmand hélas!—dans la chaumière d'un berger d'Écosse, régal à partager avec le chien, j'étais moi-même, je me sentais à ma place; mais à la table des étudiants privilégiés, dans la salle à manger du Cardinal Wolsey, je fus de toutes façons, et tout de suite, moins que moi-même: à des places où je n'aurais pas dû être, jamais à ma place.

Autant conter ici une petite aventure qui m'arriva peu de temps après mon entrée au Collège et qui, si insignifiante qu'elle fût, n'en contribua pas moins à me dégoûter à tout jamais du hall de Christ Church. J'avais été reçu comme un bon petit roquet sans prétention, avec une condescendance un peu dédaigneuse, par les chiens à pedigree de la table des gentlemen-commoners; mon professeur, mes camarades de classe commençaient à s'apercevoir que je lisais bien, que j'avais l'air de comprendre ce que je lisais et même que je posais parfois des questions embarrassantes au professeur, au point qu'un jour, à la sortie, je fus félicité par toute la classe pour la façon magistrale dont je l'avais collé. Je n'avais eu, pauvre innocent que j'étais, aucune intention de cette sorte; le hasard avait voulu simplement que je lui eusse demandé, à la grande joie de mes camarades, quelque chose qu'il ne savait pas. Bien avant cela, j'avais fait une tentative directe pour me faire remarquer, qui avait eu moins de succès.