Il était de règle au collège que, chaque semaine, un des étudiants écrivît un essai philosophique sur un texte d'Horace, de Juvénal ou autre. On donnait lecture du meilleur travail, le samedi après-midi, dans le hall; tous les étudiants étaient obligés d'assister à la lecture. Voilà, pensai-je, une bonne occasion de déployer mes talents. Très consciencieusement, et d'ailleurs avec un réel plaisir, j'écrivis mon essai, dans lequel je mis toute la pénétration et toute l'éloquence dont j'étais capable. Aussi, si je fus flatté, je ne fus pas surpris lorsque, quelques semaines après mon arrivée à Oxford, mon professeur m'annonça d'un air bienveillant que ce serait moi qui lirais le samedi suivant.
Donc, sans m'émouvoir, car j'avais de sérieuses raisons de compter sur mon talent de lecture, et avec la gravité qui me paraissait convenir à la circonstance, je lus mon essai, et j'ai tout lieu de croire que je le lus bien. Aussi, descendant de la tribune, je m'attendais à recevoir les félicitations et les remerciements de mes camarades fiers d'avoir été si bien représentés. Mais la pauvre Clara, après son premier bal, recevant dans le vestiaire les compliments de son cousin, ne fut pas plus surprise que je ne le fus de l'accueil que me firent mes cousins de la longue table. Ce n'était pas de l'envie, certes, mais du dédain, de la colère qui se donnaient carrière sous toutes les formes, depuis le sarcasme olympien de Charteris jusqu'à la volée d'injures de Grimston.
On m'expliqua que je m'étais rendu coupable de lèse-majesté vis-à-vis de l'ordre des Gentlemen-Commoners; que jamais l'essai d'un étudiant privilégié ne devait avoir plus de douze lignes, et encore des lignes de quatre mots, et que, si disposé qu'on fût à passer sur ma sottise, ma suffisance, mon manque de savoir-faire[36], l'inconvenance que j'avais commise en écrivant un essai qui eût le sens commun, comme un vulgaire étudiant, l'incurie et l'audace dont j'avais fait preuve en les tenant là pendant un grand quart d'heure, pouvaient peut-être se pardonner une fois à un jeune serin tel que moi, mais il fallait que j'y prisse garde: si jamais je recommençais, on m'enverrait tout droit à Coventry. Que dis-je? Coventry serait encore trop bon pour moi.
J'ai quelque plaisir, au moins, à me rappeler que je tombai du haut de mes nuages sans me faire grand mal sans témoigner un étonnement trop ridicule. Je reconnus la justesse des observations qui m'étaient faites que cela me fît en rien modifier ma manière d'écrire; je ne me rappelle plus ce que j'avais décidé de faire, au cas où j'aurais l'honneur de faire les frais d'une autre réunion du samedi. Mes essais furent-ils moins heureux, par la suite, mes professeurs en étaient-ils fatigués? Toujours est-il que je ne fus plus prié de lire.
J'aurais dû faire observer que, si ma présentation aux jeunes gens de ma table s'était faite si aisément, c'était grâce à un hasard qui avait voulu que, pendant deux jours, en 1834, je me fusse trouvé bloqué par le mauvais temps à l'hospice du Grimsel avec une trentaine de voyageurs de toutes les parties du monde, et entre autres, avec un des étudiants privilégiés de Christ Church, un Mr Strangways, avec lequel j'avais joue aux échecs et qui s'était un peu intéressé à la façon dont je dessinais les rochers de granit dans la neige. À la table de Christ Church, il daigna me considérer comme un de ses semblables, et le reste de sa bande ayant découvert qu'on pouvait tirer de moi quelque amusement sans que je m'en doutasse, et reconnu aussi que je ne cherchais pas à réformer les mœurs de mes camarades par esprit évangélique ou sous tout autre prétexte également impertinent, on m'accueillit avec bienveillance; et, au bout de quinze jours, j'étais à peu près à même de choisir parmi les étudiants du collège les camarades qui me plaisaient le plus.
Le bonheur voulut—un bonheur que je ne saurais rendre avec des mots—que Henry Acland, d'un an ou deux mon aîné, me choisît pour ami; il sentit qu'il y avait en moi certaines possibilités qui ne pouvaient se développer toutes seules et il me prit affectueusement en main. Son appartement, tout voisin de la porte nord de Canterbury, était à une cinquantaine de mètres du mien; ce fut bientôt le seul endroit où je me sentais heureux, il m'enseigna avec sérénité quelle devait être la manière de vivre d'un jeune Anglais de' bon sens, de bonne famille et d'éducation large; déjà, nous vivions tous deux dans un monde de pensées qui s'étendait bien au delà des murs du collège. Il m'entretenait des plaines de Troie; un ou deux ans plus tard, je lui indiquai, à l'occasion de son voyage de noces, le sentier qui gravit le Montenvers. L'amitié qui nous unit ne s'est jamais altérée, si ce n'est pour devenir plus profonde tous les jours.
J'avais encore d'autres amis, dont quelques-uns furent très gentils pour moi, un «college tutor» de premier ordre, et plus tard j'eus pour maître particulier le savant à l'esprit si large et si droit dont j'ai déjà parlé, Osborne Gordon. À l'angle du grand quadrilatère de Christ Church vivait aussi le Dr Buckland, que j'ai toujours trouvé prêt à m'aider dans mon travail, ou, faveur plus grande encore, à me laisser l'aider dans le sien, en préparant les épures qui lui étaient nécessaires pour ses conférences. Mon dessin des filons granitiques de Trewavas Head, avec le petit cutter qui double la pointe, au milieu de la rafale, dessin dans le style de Copley Fielding, est encore, je crois, dans les archives de la section géologique. Mr Parker, qui s'occupait alors de fonder la Société d'architecture, et Charles Newton, déjà si profondément observateur, me témoignaient beaucoup de sympathie; ils avaient deviné mes goûts et ils me faisaient travailler plus scientifiquement l'architecture. La galerie de tableaux de Blenheim[37] n'était pas à plus de huit milles. Un garçon de mon âge pouvait-il se trouver dans de meilleures conditions? Que n'eut-il l'esprit de s'en rendre compte et la volonté d'en profiter! Eh bien non, j'étais là, ne sachant à quoi me décider, moitié par indécision, moitié par bêtise. Rien parmi les humains et les bêtes ne peindrait mieux mon attitude d'alors que la description par la pauvre petite bergère Agnès du «caneton fourvoyé».
Je note comme étant un peu à mon honneur le fait que j'aie été heureux et non gêné par la présence de ma mère à Oxford. Elle était venue s'y installer afin de veiller sur moi autant qu'il était en son pouvoir. Pendant mes trois années d'Oxford, elle habita des chambres meublées dans High Street (d'abord dans la jolie maison du XVIe siècle, de Mr Adams, aux boiseries sculptées); mon père restait seul à Herne Hill toute la semaine, séparé à la fois de sa femme et de son fils, pour l'amour de ce fils. Le samedi il venait nous rejoindre, et le dimanche nous allions en famille à Saint-Pierre pour le service du matin. À part cela, jamais mes parents ne se montraient en public avec moi, dans la crainte que mes camarades ne se moquassent de moi ou n'exerçassent leur verve sur le brave Mr Ruskin, marchand de vin de Xérès, et la bonne Mrs Ruskin, aux toilettes surannées.
Personne d'ailleurs, pendant tout le temps que je fus au collège, ne se permit de dire un mot malveillant ni sur l'un, ni sur l'autre; personne ne se moqua de l'habitude que j'avais de passer mes soirées avec ma mère. Mais une fois que la sœur aînée d'Adèle était venue avec son mari visiter Oxford, et que j'avais eu la sottise de dire à dîner, fort inutilement j'en conviens, que je la connaissais, que c'était la comtesse Diane de Maison, mes camarades me blaguèrent sans merci un mois durant.
Le lecteur voudra bien observer aussi que si ma mère m'avait suivi à Oxford, ce n'était nullement parce qu'elle ne pouvait pas se passer de moi, encore moins parce qu'elle n'avait pas confiance en moi. Elle était venue uniquement pour être là en cas d'accident ou de maladie subite. Ma mère avait toujours été à la fois mon médecin et ma garde-malade et elle m'avait à plusieurs reprises sauvé la vie. Cette fois encore, qu'aurais-je fait sans elle? Pendant les deux premières années de ma vie d'étudiant, je ne lui causai aucune inquiétude; et quelle douceur pour moi, quand venait l'heure du thé, d'aller lui raconter ce que j'avais fait ou appris dans la journée!