Ce qu'était la routine journalière il n'est peut-être pas inutile de le dire ici. Après une heure d'étude, même en hiver, l'office du matin à la chapelle, auquel je ne manquais jamais; petit déjeuner à neuf heures, pendant lequel, tout en savourant un petit pain au beurre, je lisais un roman du capitaine Marryat. Ensuite, cours jusqu'à une heure, lunch et petite causette avec les uns ou les autres. À deux heures, cours de Buckland ou autres. Promenade jusqu'à cinq heures, dîner dans le hall; «vin» chez moi ou chez un autre étudiant, corsé d'une bonne causerie avec les piocheurs ou quelque fredaine avec mes camarades de table. Mais, quoi qu'il arrivât, je m'arrangeais toujours pour être à High Street pour l'heure du thé de ma mère, c'est-à-dire sept heures, et y rester jusqu'à ce que Tom[38] m'appelât. Je prenais alors mon galop, et j'arrivais juste au moment où l'on fermait la porte de Canterbury; rentré chez moi, je lisais encore jusqu'à dix heures. Mais, en somme, tout cela ne donnait pas plus de six heures de vrai travail dans la journée; ces six heures, au moins, je puis me rendre la justice de constater que je les ai toujours employées sans marchander.

J'ai bien appris, toujours, mon histoire d'Hérodote et, aujourd'hui encore, je sens tout le prix de cette acquisition. Walter Brown, mon «tutor» auquel je m'étais attaché, était arrivé, par la douceur, à me faire entrer quelques verbes grecs dans la tête. Pour les mathématiques, elles marchaient bien sous la direction d'un autre professeur, Mr Hill; j'avais d'ailleurs l'instinct géométrique et ce que je savais, dans cet ordre, je le savais bien. Lors de mon «little go»[39], au printemps de 1838, on me remit un graphique des figures d'Euclide, comme il était d'usage, avec l'énoncé des problèmes. Je repoussai la feuille, disant dédaigneusement à l'examinateur: «Je n'ai pas besoin de figures, monsieur.—Vous ferez mieux de les garder», me répondit-il d'un air bénin; ce que je fis puisqu'il m'en priait; mais je pouvais alors et je puis encore dicter, les yeux fermés, la démonstration de n'importe quel problème avec les lettres que l'on voudra à tous les points. Je passai tout juste pour le latin à l'écrit, mais je m'en tirai bien pour le reste et mon professeur fut content, sans se rendre compte que, pour cet examen, j'avais donné à peu près tout ce que je pouvais donner dans ce genre.

Pour mon malheur, les deux professeurs supérieurs collège, Kynaston (depuis Principal de Saint Paul's), qui enseignait le grec, et Hussey, le censeur, qui enseignait je ne sais plus quelle chose ennuyeuse, m'étaient antipathiques. Tous deux avaient d'ailleurs pour moi le dédain qu'inspire généralement à tout professeur l'enfant élevé à la maison. De la part de Kynaston ce n'était pas sans raison, car je ne savais pas assez de grec pour comprendre ce qu'il disait, et quand un jour, dans une bonne intention, et pour me donner l'occasion de déployer mes talents, il me mit en face Ὃρα δέ γʹεἵσω τριγλύφων, δʹποι χενὸν δέμας χαθεῐναι, de l'Iphigénie en Tauride, et qu'il découvrit, à son grand étonnement et à celui de toute la classe, que je ne savais pas ce que c'était qu'un triglyphe, son mépris ne connut plus de bornes; de ce jour, lorsqu'il m'adressait la parole, c'était avec une sorte d'irritation, de colère sourde. Cependant, bien des années plus tard, à l'occasion d'une fête à Saint Paul's, il me reçut avec égards et bonté.

Seuls, les très bons élèves trouvaient grâce devant Hussey. C'était le type du censeur-chien. Et de fait, les mœurs du collège étaient telles, malheureusement, qu'elles forçaient le plus débonnaire des censeurs à devenir féroce. Il avait, de plus, ainsi l'avait voulu le ciel dans sa justice, une physionomie terrible; dès le premier jour, il fut pour moi une sorte de Gorgone, la Gorgone ou l'Érinnye de Christ Church, dont le passage assombrissait non seulement le ciel mais la terre.

Cela m'amuse, quand je jette un coup d'œil en arrière, de voir que professeurs et camarades prenaient toujours à mes yeux une forme esthétique; je me les représentais comme dans un tableau et je me refusais de prime abord à m'intéresser à ceux dont on n'aurait pas pu faire de beaux portraits. Mon idéal de professeur, c'était l'Érasme d'Holbein ou le Melanchthon de Durer; j'allais même jusqu'aux doges du Titien et aux évêques de Bonifazio. Mais je n'en rencontrais guère dans Tom ou Peckwater[40]. Le Dr Pusey, lui-même qui ne m'a jamais adressé la parole, n'avait rien de pittoresque ni de majestueux. Ce n'était qu'un gentilhomme anglais, un ecclésiastique maladif et assez dégingandé qui ne vous regardait jamais en face et avait toujours l'air d'être tombé de la lune.

Quant à mon professeur de collège, il avait des yeux noirs, il était agréable et animé, mais sans rien de particulièrement impressionnant. Je le vois encore allant et venant d'un air important que nous trouvions assez ridicule. Kynaston avait une ressemblance comique avec un écolier joufflu, Hussey, renfrogné, noir et sec, aussi incapable de gaîté que d'enthousiasme; à part cela, faisant son devoir consciencieusement. C'était un des membres les plus estimables du collège et de l'Université, mais pour moi une calamité de tous les instants, un homme dont l'influence me fut beaucoup plus pernicieuse que je ne pouvais l'imaginer alors.

Enfin, le Doyen dont la droiture évidente, la dignité morale, la véritable puissance intellectuelle, d'un genre un peu rude, m'avaient inspiré le respect dès le début: mais son aspect général rappelait trop l'enseigne du «Cochon rouge» que j'ai vu plus tard à la foire de Chartres et qu'un épicier ingénieux avait représenté en raisins secs, avec des grains de cassis en guise d'yeux. Sa présence en chair et en os, ou seulement la crainte de voir apparaître son fantôme, m'inspirait une terreur qui allait jusqu'à la torture; pour moi, c'était l'anathème, l'anathème sous la tiare et sous le dais.

Pourtant, il y avait un des professeurs, avec lequel j'avais peu de relations, qui approchait de mon idéal, sans réaliser mes espérances en ce temps-là ni peut-être les siennes depuis. Moi, je m'imagine qu'il était, pour son malheur, sous la domination de l'ὰνάγκη, grecque, représentée par le Doyen actuel. C'était, c'est encore l'un des types les plus nobles de l'Anglais distingué, mais je soupçonne que ce ne fut passa bonne étoile qui le fit naître Anglais, l'élément prosaïque et pratique en lui ayant fini par l'emporter sur le sensitif. C'était le seul entre tous les professeurs de mon époque qui entendît quoi que ce soit à l'art; et cette réflexion très fine qui lui échappa un jour, en parlant Turner, «qu'il s'acharnait sur un idéal faux», m'eût été alors bien profitable s'il l'avait expliquée et appuyée. Mais, il ne trouvait pas, je pense, que je valusse la peine qu'il s'occupât de moi, et, ce qui est plus grave, il ne voyait pas assez clair en lui-même pour cultiver ses dispositions artistiques.

Il y avait encore à Oxford, dans le bâtiment de l'angle nord-ouest du square du Cardinal, un homme d'un grand esprit et d'un grand cœur; les mauvaises chances dont j'eus à souffrir, surtout par ma faute, il faut bien le dire, furent largement compensées par le très grand avantage de le connaître, avantage dont j'eus le bon esprit de profiter. Le Dr Buckland[41] était chanoine de la cathédrale; lui, sa femme, ses enfants avaient de la gaîté, de la bonté et assez d'originalité pour donner de la vie et de la saveur au collège tout entier.

Originalité qui tendait à devenir un peu grotesque, ce qui diminuait l'influence qu'il aurait pu avoir sans cela. Le Docteur avait trop d'humour pour suivre longtemps le côté ennuyeux d'un sujet. Frank s'occupait trop de son ourson apprivoisé pour essayer de réprimer les instincts un peu ours de sa propre nature; et il ne se passait guère de jour que Mit ne commît quelque frasque qui indignait les filles des autres professeurs du collège, lesquelles se piquaient de tenue. Mais ils étaient tous bons, intelligents, ouverts, animés et vivants au plus haut degré; leur fréquentation fut pour moi le meilleur des médicaments, elle me sauva.