Le Dr Buckland faisait penser à Sydney Smith; il ne l'égalait pas comme esprit, mais c'était la même bonne humeur, le même bon sens, la même religion bienveillante et joyeuse. Je rencontrais à sa table les maîtres de la science: Herschel et d'autres encore, et souvent des étrangers polis et intelligents auprès desquels le peu de français que je savais, et que mes conversations avec Adèle avaient sensiblement amélioré, me fut souvent utile. Autour de cette table hospitalière, on se sentait toujours à l'aise, on s'amusait; menus et service étaient également intéressants. Je ne me suis jamais consolé, un jour que j'étais pris par un malencontreux rendez-vous, d'avoir manqué une délicate fricassée de souris; et je me souviens avec ravissement d'avoir reçu les bons offices, par une étouffante matinée d'été, de deux gracieux petits lézards de la Caroline qui étaient chargés d'éloigner les mouches.
J'ai déjà dit le bonheur, plus grand encore, que j'eus d'être adopté par Acland à mon arrivée à Oxford. Sans lui j'eusse perdu la tête, mais il me soutenait, me réconfortait; son ironie elle-même était douce. Je le trouvais toujours plein de sympathie pour ce qu'il y avait de meilleur en moi, d'indulgence pour ce qu'il y avait de pire; de plus, il me donnait l'exemple d'une jeune et noble vie anglaise dans toute sa pureté, sa sagacité, sa dignité, son insouciance hardie et sa piété joyeuse; sa fierté anglaise brillait gentiment à travers tout cela comme celle d'une jeune fille heureuse de sa beauté. C'est un sujet d'étude intéressant pour moi de comparer l'orgueil silencieux de l'Anglais, conscient de ce qu'il est, à l'agitation impatiente du Français affamé de «gloire», gloire qu'il devra acquérir au prix d'efforts douloureux pour devenir ce qu'il n'est pas.
Un jour que la Cherwell, grossie par la pluie, roulait ses flots impétueux au-dessus d'un déversoir glissant, nous discutions, Acland et moi, pour savoir s'il était possible de passer. J'avais déclaré péremptoirement que c'était impossible. Sur quoi Acland, enlevant souliers et chaussettes, traversa tranquillement, puis revint me trouver. Il ne courait d'autre risque que celui de prendre un bain, car c'était un nageur de premier ordre: et je crois d'ailleurs qu'il était assez raisonnable pour ne pas tenter l'aventure si elle avait présenté un réel danger. Mais il l'aurait risquée, je pense, car il possédait au plus haut degré la sérénité anglaise à l'heure du danger, ce qui, chez les sots, dégénère en goût du danger pour le danger, mais ce qui, chez les gens sensés, soldats ou médecins, est la raison du succès. Lorsque, trente ans plus tard, le Dr Acland fit naufrage sur le vapeur Tyne, non loin de la côte de Dorset—le navire s'étant échoué la nuit sur des rochers où il resta engagé—et qu'à l'aube on se rendit compte qu'on se trouvait à environ un demi-mille de la terre mais séparé d'elle par un dangereux ressac, comme les officiers, anxieux, tenaient conseil, que l'équipage s'agitait, que les passagers pleuraient ou priaient, on vit avec indignation le Dr Acland paraître à la porte du salon, tiré à quatre épingles dans sa toilette du matin, et annoncer que le «déjeuner était servi». Aux clameurs qui accueillirent cette apparente indifférence il ne répondit rien, faisant remarquer simplement qu'il était impossible qu'aucun canot gagnât la plage, et encore plus impossible qu'un canot quittât la plage, étant donné l'état de la mer, pour venir à leur secours. Donc, tout ce qu'on pouvait espérer, c'était qu'on pût haler les passagers à l'aide de cordes jusque sur le rivage, sauf ceux qui auraient le courage d'essayer de se sauver à la nage. En tout cas il serait sage, mouillés et gelés comme ils l'étaient pour la plupart, de commencer la journée en déjeunant comme d'habitude. Les cris cessèrent, l'agitation se calma, chacun retrouva ses esprits dans la mesure du possible et l'on n'eut à déplorer la mort de personne.
Le fier et joyeux héroïsme d'Henry Acland m'enchantait, j'y prenais plaisir comme aux ébats d'un léopard ou d'un faucon sans que cela affectât en rien ma disposition particulière et me donnât envie de l'imiter. Trop souvent, je m'étais entendu répéter: Prends garde, fais attention. Aussi, n'ai-je jamais songé à le suivre sur les barrages glissants ou dans les canots de sauvetage au milieu des vagues blanches d'écume; je le suivais plus volontiers dans les sentiers de l'art et de la science, car il était de plusieurs années en avance sur moi; à défaut d'autre chose, ma sympathie l'encourageait. Avant mon entrée à l'Université, il était seul, littéralement seul, à s'intéresser sérieusement à ces matières. La géologie, pour le Dr Buckland, n'était qu'une distraction; mais la vie, après tout, était-elle pour lui, autre chose? Pour Henry Acland la physiologie était un évangile, la bonne parole dont il avait la garde, qu'il devait prêcher aux païens, et déjà, dans sa petite chambre d'étudiant de Canterbury College, il esquissait le plan d'études qu'il a réalisé plus tard dans son cabinet de consultation du quadrilatère de Tom, en y introduisant l'étude de la physiologie qui a fait de l'Université ce qu'elle est aujourd'hui. La caractéristique d'Acland c'est que, tout jeune, il avait déjà le jugement sûr, un but déterminé, du talent; s'il n'eût pas, en avançant en âge, été écrasé par la routine de ses devoirs professionnels, s'il n'eût pas été heureux et pleinement satisfait dans une admirable vie de famille, on ne peut dire à quoi il serait arrivé; mais ceux qui l'aiment ne sauraient avoir aucun regret, ils ne peuvent qu'être reconnaissants qu'il ait été ce qu'il est.
Après Acland, mais bien loin derrière lui, parmi les idoles esthétiques de mon choix auxquelles je demandais d'abord, à quelque sexe qu'elles appartinssent, d'être avant tout de belle apparence, venait Francis Charteris. Charteris, pour moi, était l'idéal de l'Écossais, le plus beau type de la race caucasienne qu'il m'ait été donné de voir; son ironie délicate et aisée, sans le moindre venin, son sens pratique donnaient un air de hauteur, d'ailleurs inoffensif, à sa beauté délicate. Personne ne pouvait lui résister, du moins personne ayant quelque peu le sens de l'humour; et quand, un jour, le vieux vice-doyen, sortant du portail de Canterbury, croisa Charteris qui descendait de cheval en habit rouge défendu aux étudiants, et que celui-ci, le pied encore sur l'étrier, se tourna gaiement vers lui et lui dit «qu'il avait suivi la meute du Doyen», le vieillard et le jeune homme avaient l'air aussi contents l'un que l'autre.
Charteris, toujours heureux dans tout ce qu'il entreprenait, ne se troublait de rien. Naturellement bien doué, plein d'activité, il faisait tout en se jouant; jamais il n'était tombé de cheval à la chasse, jamais il n'avait été intimidé en classe, jamais il ne s'était troublé à un examen, jamais il n'avait fait de sottises. Un seul point noir, il était de santé délicate, ce qui expliquerait qu'ait n'ait pas laissé de traces plus profondes.
Le comte de Desart, après Charteris, était celui de mes camarades de table qui m'intéressait le plus. Très bien doué aussi et d'un aimable caractère, il avait moins d'activité et, en sa qualité d'Irlandais, moins de sens pratique que l'Écossais. L'Université, d'ailleurs, ne fit rien pour lui en faire acquérir. Notre époque a mis tout son orgueil à niveler les positions, à effacer distinctions entre nobles et serviteurs; peut-être eût-il été plus sage, au lieu d'effacer les distinctions, d'intervertir les rôles. Alors le droit d'entrée au collège de l'humble étudiant et son entretien dépendaient de son application, tandis que c'était un des privilèges des nobles de faire à l'Université des dons princiers. Ils n'en attendaient rien en retour et achetaient, pour des sommes qui dépendaient de leur situation sociale, le privilège de ne rien apprendre et de vivre à leur fantaisie. Il me semble étrange—et cela ne me donne pas une très haute idée du caractère anglais—de penser qu'il ne soit jamais venu à l'esprit d'un vieux doyen ou d'un jeune duc l'idée que l'Église d'Angleterre et la Chambre des Pairs auraient une tout autre situation dans le pays, si l'examen d'entrée, au contraire, avait été plus difficile pour les riches que pour les pauvres, et si la naissance et les bonnes manières d'un étudiant avaient été proclamées à la fois par le blason de son sceau, le gland de son bonnet, l'excellence de sa conduite et la solidité de son érudition.
À cet égard, on reconnaîtra toujours un élève d'Eton ou de Harrow, qu'il arrive à quelque chose ou qu'il n'arrive à rien. Mais combien des plus hautes qualités de la noblesse anglaise se trouvent perdues par l'incurie de son éducation universitaire! Hélas! elle n'aura peut-être que trop tôt l'occasion de s'en apercevoir.
Je n'ai pas grand'chose à dire de mon camarade irlandais, si ce n'est que je l'admirais beaucoup et que c'est lui qui a offert le souper où, étudiant de première année, mon entrée au corps des étudiants privilégiés fut solennellement ratifiée. J'eus à soutenir le feu des regards curieux lors de l'épreuve des toasts obligatoires, mais mes amphitryons n'avaient pas soupçonné que je pouvais me connaître en vins autant qu'eux. Lorsque nous nous séparâmes au petit jour, j'aidai à descendre le fils du doyen et je dus retraverser la cour de Peckwater pour rentrer chez moi; je me souviens que, tout en marchant, je me demandais si la trigonométrie ne pouvait pas m'aider à savoir si je me dirigeais en droite ligne sur le réverbère au-dessus de la porte. À partir de ce jour, c'est-à-dire environ trois semaines après mon installation au collège, on fut obligé de reconnaître que, si empoté, si poule mouillée que je fusse, je savais à l'occasion me faire respecter aussi bien qu'un autre, et, le trimestre suivant, quand ce fut à mon tour de rendre la politesse, on admit que j'offrais d'excellent vin, bien qu'il ne portât aucune étiquette révélatrice, et que je regardais sans mauvaise humeur apparente mes camarades lancer par la fenêtre aux enfants du concierge les fruits que j'avais fait venir de Londres à grands frais; ce qui était bien mieux encore, que j'acceptais la plaisanterie sans me fâcher, quoique je ne pusse pas moi-même plaisanter, et que je m'intéressais à la conversation même quand je n'en comprenais pas le premier mot, au point qu'un jour Bob Grimston me fit l'honneur de m'emmener à la taverne au delà de Magdalen Bridge: il voulait obtenir du landlord quelques renseignements sur les chevaux engagés dans le Derby, chose fort délicate à laquelle on n'arrivait qu'en usant de diplomatie, en s'asseyant sur le bout de la table de la cuisine et en causant d'un air détaché.
Quelques-uns de mes camarades, parmi les plus sérieux, s'intéressaient à mes dessins; et deux d'entre eux—Scott Murray et lord Kildare—étaient aussi exacts que moi-même à l'office quotidien; nous avions sur la vie du collège et ses résultats des idées communes. Cette seconde année passa agréablement et mes parents purent s'imaginer que je prenais position à l'Université. Je fus reçu, sans opposition, du Cercle de Christ Church qui tenait ses réunions au coin d'Oriel Lane, en face du «beau portail» de l'église St-Mary. Les registres de la Société portaient les noms de la plupart des hommes du monde les plus distingués qui avaient passé par Christ Church dans les dix ou douze années précédentes.