CHAPITRE XII
[LA CHAPELLE DE ROSLYN]
Il me faut revenir, avant de clore le récit fort décousu de ces vingt premières années, sur deux ou trois épisodes perdus au milieu de cette année 1836, car ils eurent de l'influence sur la suite de mes travaux.
Il m'est impossible de retrouver à quelle date mon père fit l'acquisition de son premier Copley Fielding: Between King's House and Inveroran, Argyllshire. Nous le payâmes un prix extrêmement élevé pour nous, douze cents francs; le jour où on nous l'apporta il y eut fête à la maison, et, encore bien des jours après, nous passâmes des heures à l'admirer en nous figurant que collines, pluie, tout cela était vrai.
Mon père et moi nous nous entendions à merveille sur Copley Fielding et vraiment je regrette souvent de n'avoir pas vécu dans quelque coin perdu du monde sans avoir jamais vu d'autre peinture que celle de Prout et la sienne. Nous n'eûmes plus qu'une idée, après avoir acheté notre Fielding, faire sa connaissance; et combien cette amitié nous fut précieuse, car c'était le plus modeste des présidents, le plus naïf des peintres, sans ombre de romantisme avec seulement un amour passionné pour le soleil du Bon Dieu et pour les collines natales. Tandis que Stanfield Harding et Roberts voyageaient en Italie, en Sicile, en Styrie, en Bohême, en Illyrie, dans les Alpes, les Pyrénées, la Sierra Morena, Fielding n'allait même pas jusqu'à Calais; chaque année, il retournait à Saddleback et à Ben Venue, et souvent même Sandgate et les dunes de Sussex lui suffisaient.
Les dessins que j'exécutai en 1835 étaient réellement intéressants, même pour des artistes; ils indiquaient des dispositions suffisantes pour que mon père ait jugé utile de me faire passer de l'enseignement de Mr Runciman à quelque chose de tout à fait supérieur. Tout membre de la Société des aquarellistes faisait payer ses leçons une guinée; il est vrai qu'en six leçons, on arrivait, disait-on, à un bon talent d'aquarelliste amateur. Notre choix, comme professeur, était fait d'avance, et je ne saurais dire qui de moi ou de mon père a le plus joui de ces six heures passées dans l'atelier de Fielding. L'admiration de mon père touchait l'artiste, qui trouvait le plus grand plaisir à causer avec lui pendant que je prenais ma leçon, et cependant mon père, timide et réservé, n'était réellement lui-même que la plume à la main. J'ai eu le bonheur de retrouver une lettre de 1830 qui montre bien quelle valeur Northcote attachait à l'opinion de mon père. C'était à propos d'un ouvrage de critique demeuré classique, le meilleur qu'on ait fait jusqu'ici basé sur les principes de l'école de Reynolds:
«Cher Monsieur, j'ai reçu votre lettre si aimable et si encourageante, mais j'ai été désolé d'apprendre que vous aviez été malade; j'espère que vous êtes tout à fait rétabli. Les éloges que vous voulez bien faire de moi et du volume de «Conversations» me font plus de plaisir que vous ne pouvez imaginer; d'autant que le livre a paru sans mon autorisation, et sous sa première forme, dans les Revues, sans même que j'en eusse connaissance. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour en arrêter la publication parce qu'il s'y trouve quelques jugements très sévères sur des personnes, que je n'aurais pas voulu voir imprimés; de plus, Hazlitt, qui est un homme de beaucoup de talent, a la dent fort dure et il a souvent exagéré ce que je lui avais dit en confidence. Quoi qu'il en soit, je bénis Dieu que ce livre, qui a été pour moi l'occasion de tant de trouble, ait l'approbation d'un esprit comme le vôtre. Cette approbation est un grand réconfort; elle me met l'âme en repos.
«Veuillez présenter mes respectueux compliments à Mrs Ruskin qui, je l'espère, est en bonne santé. Mes bons souvenirs à votre fils.
«Toujours, cher Monsieur, votre ami très reconnaissant[42] et très humble serviteur.
«JAMES NORTHCOTE.»