Argyll-House, 13 octobre 1830.
À John J. Ruskin, Esq.
Les six leçons s'allongèrent, en devinrent huit ou neuf, pendant lesquelles Copley Fielding m'apprit à superposer des lavis de teintes diverses, à confectionner ainsi des ciels avec du cobalt, de la garance et de l'ocre jaune, à faire les sommets de montagnes au moyen de touches brisées, inégales; à représenter un lac aux eaux calmes par de larges bandes d'ombre séparées à des intervalles de trois ou quatre millimètres par des lignes lumineuses; à faire les nuages noirs et la pluie à l'aide de douze ou vingt lavis successifs, et, avec un pinceau sec, à saupoudrer de terre de Sienne brûlée les feuillages et les premiers plans. À l'aide de ces principes, je réussis à copier une aquarelle de 12 x 9 de Ben Venue et des Trosachs, avec des vaches brunes sur les bords du Loch Achray, que Fielding fit devant moi. J'étais si content de mon aquarelle que je l'accrochai au-dessus de la cheminée de ma chambre; je m'endormais le soir en la contemplant, et, le matin, c'était la première chose que je voyais au réveil. Plaisir fait d'amour-propre satisfait sans doute, mais aussi du sentiment que j'avais acquis quelque chose de nouveau. Je me sentais comme exalté, soulevé par un air plus léger et en même temps plus fort. Hélas! cette première conquête ne fut pas suivie de beaucoup d'autres. Je m'étais attendu à des progrès constants et réguliers, il n'en fut rien. Mes pauvres lavis, quelque soin que j'y misse, n'arrivaient jamais au fondu de Fielding, et mes saupoudrages de terre brûlée, toujours les mêmes, donnaient de la monotonie. Ce qui me découragea surtout, c'était l'impossibilité d'utiliser les procédés de Fielding pour les Alpes. Mes touches brisées, inégales, ne représentaient pas mieux des aiguilles que mes ombres régulières les eaux du lac de Genève. J'abandonnai l'aquarelle avec l'idée, que je ne formulais pas, que je n'étais pas doué pour cet art—la vérité, c'est que la composition en couleur n'était pas dans mes cordes—et je me remis au dessin, au pur dessin, avec courage.
À cette époque, je n'avais pas encore vu une aquarelle de Turner. Était-ce lourdeur d'esprit ou prudence, je continuais en toute tranquillité à copier les reproductions dans le volume de Rogers sans m'inquiéter même de savoir où étaient les originaux. Ils étaient enfouis au fond d'un vieux tiroir dans Queen Anne Street, aussi inaccessible pour moi que le fond de la mer; si je les avais vus, peut-être cela n'eût-il servi qu'à me gâter le plaisir que me donnaient les gravures. Mon indifférence à cet égard eut du bon, et plus je songe à mon manque de curiosité, dont ce n'est là qu'un exemple, plus j'éprouve de reconnaissance et même de respect pour cette habitude, que j'ai conservée toute ma vie, de travailler avec résignation à ce que j'ai sous la main, tant que je peux le faire, et à regarder ce que j'ai sous les yeux tant que je peux le voir. D'autre part, pour les grands Turner, la pensée de les imiter ne me venait même pas et l'effet qu'ils ont produit sur moi avant 1836 est fort mêlé; plusieurs, comme Quillebœuf ou Les chargeurs de charbon, étaient peu agréables de couleur; et la Fontaine de l'Indolence ou la Branche d'or m'apparaissaient sans doute quelque peu fantastiques à côté du naturalisme de Landseer, de l'émotion humaine, et de l'intelligibilité de Wilkie.
Mais en 1836, Turner exposa trois tableaux dans sa dernière manière et où son originalité se traduisait avec tout l'art dont il était capable; c'était Juliette avec sa nourrice, Rome vue du Mont Aventin, et Mercure et Argus. La fantaisie qui lui avait fait choisir comme cadre à sa Juliette Venise au lieu de Vérone, les fantasmagories de l'éclairage, les feux d'artifice au travers desquels on reconnaissait à peine Venise, furent l'occasion d'un article qui parut dans le Blackwood's Magazine et où le critique, avec beaucoup de force mais sans aucun ménagement et encore moins de politesse, exprimait les sentiments que suggéraient aux élèves de sir George Beaumont ces vues de nature qui n'avaient rien d'orthodoxe.
Cet article souleva en moi une «sainte colère», qui ne s'est jamais calmée d'ailleurs, et comme j'étais déjà plein de confiance dans mes talents d'écrivain, que je sentais et pouvais expliquer le charme de l'œuvre de Turner, j'écrivis une réponse au Blackwood dont je serais curieux aujourd'hui de retrouver quelques fragments. Mon père jugea convenable de demander à Turner la permission de publier cette réponse. Je la recopiai donc de ma plus belle écriture, et l'envoyai au Maître qui, à cette occasion, m'écrivit la lettre suivante:
47, Queen Ann (sic) Street West.
6 octobre 1836.
«Mon cher monsieur, laissez-moi vous remercier de votre zèle, de votre amabilité et de la peine que vous avez prise au sujet des critiques que le Blackwood's Magazine d'octobre a faites de mes tableaux; je ne m'agite pas pour si peu; ces choses-là sont sans importance; répondre ne sert qu'à aggraver le mal. On a peur que mes idées ne fassent tourner la pâte et que toute la provision de farine ne soit gâtée.
«P. S.—Si vous désirez que je vous renvoie le manuscrit, soyez assez aimable pour me le faire savoir. Sinon, et avec votre permission, je l'enverrai au possesseur du tableau de Juliette.»