La signature manque au bas de la lettre; je l'ai coupée, sans doute pour le plus grand bonheur d'un amateur d'autographes. Quelques années plus tard, les lettres de Turner à mon père se terminaient par cette formule toujours la même: «Bien sincèrement vôtre», celles qu'il m'adressait, simplement par «Sincèrement vôtre».
Le «possesseur du tableau» était Mr Munro de Novar, qui ne m'a jamais parlé de la façon dont le premier chapitre de Modern Pointers était tombé entre ses mains, et, de mon côté, je n'ai pas attaché assez d'importance à la chose pour lui en parler. Je continuai de travailler d'après les gravures de Turner pendant un ou deux ans, tout en mettant à profit les procédés de Copley Fielding, chaque fois qu'en voyage, pendant les vacances, je faisais une étude en couleur. Nous fîmes trois voyages, trois étés de suite, sans traverser la Manche. En 1837, le Yorkshire et les lacs; en 1838, l'Écosse; en 1839, les Cornouailles.
C'est pendant le voyage de 1837, j'avais dix-huit ans, que j'éprouvai pour la dernière fois l'amour pur et enfantin de la nature, où Wordsworth, bien légèrement, voit une preuve de l'immortalité. Nous passâmes par la North Road, comme nous en avions l'habitude; le quatrième jour, nous arrivions à Catterick Bridge, où le joli ruisseau clair, qui court sur un lit de cailloux à travers une vallée entourée de collines, fait pressentir les landes et les ravins de la partie montagneuse du Yorkshire. Au bord du petit ruisseau, je ressentis cette émotion comme je ne l'ai plus retrouvée depuis; émotion qui n'est possible que dans la jeunesse, car tout souci, tout regret, la conscience du mal la détruit: elle veut une sensibilité intacte et l'espérance dans l'avenir; non que je croie la jeunesse incapable de sentir ce qu'il y a de meilleur dans cet amour, à l'heure de la maladie et dans l'attente de la mort, mais seulement si la mort lui semble un don de Dieu.
Ces émotions, quant à moi, je ne les ai jamais éprouvées que dans des lieux sauvages, j'entends par là des endroits où la main de l'homme n'était pas intervenue, et en particulier au bord des rivières ou dans le voisinage de la mer. Le sentiment de la liberté, de la grandeur, de la puissance non profanée de la nature y était un élément essentiel. Je jouissais d'une pelouse, d'un jardin, d'une prairie émaillée de pâquerettes, d'un étang paisible, comme en jouissent les autres enfants; mais sur les rives de la Wandel, sur les dunes de Sandgate ou au bord d'un ruisseau dans un ravin du Yorkshire, je ne me sentais pas semblable aux autres enfants; mais comment exprimer cette émotion, même lorsqu'on l'a le plus fortement éprouvée? L'expression de Wordsworth: «j'en étais hanté comme par une passion», ne la traduit qu'imparfaitement: ce n'est pas comme une passion, qu'il faudrait dire, car c'est une passion; et la question, question délicate, est précisément de savoir en quoi elle diffère des autres passions; quel est le sentiment humain, humain au plus haut degré, qui nous porte à aimer une pierre pour l'amour de la pierre, un nuage pour l'amour du nuage? Le singe aime le singe pour l'amour du singe, il aime une noisette pour l'amande qu'elle renferme, mais il n'aime pas une pierre pour une pierre. Les pierres étaient pour moi du pain sans que le Démon y fût pour rien.
J'étais très différent, qu'on me permette de le redire encore une fois, des autres enfants, même de ceux qui me ressemblaient le plus, pas tant par la nature du sentiment que parle mélange et la diversité de ses éléments. Ma petite cruche d'argile débordait à la fois, si je puis dire, de la vénération de Wordsworth, de la sensibilité de Shelley, et de la précision de Turner. Je voyais comme Wordsworth dans un perce-neige une partie du Sermon sur la Montagne; mais je n'aurais jamais adressé de sonnets à la chélidoine, parce qu'elle est d'un jaune criard et de forme imparfaite. Comme Shelley, j'aimais le ciel bleu et les yeux bleus, mais je n'ai jamais un instant confondu les cieux avec ma pauvre petite âme. La vénération et la passion gardaient leurs places respectives, grâce à l'élément constructif, à la Turner, qu'il y avait en moi. Je ne m'épuisais pas à souhaiter qu'une pâquerette pût se réjouir de la beauté de son ombre. Je m'appliquais tout bonnement à dessiner exactement cette ombre.
Mais les lois qui régissaient ma nature étaient si fermes, si chimiquement inaltérables, qu'à l'heure actuelle, 1886, jetant un coup d'œil en arrière, sur les rives de ce cours d'eau, vers ce ruisseau de 1837 où je vois se dérouler toute ma jeunesse, je ne me trouve changé en rien. Quelques parties de moi-même sont mortes, mais d'autres, plus nombreuses, se sont fortifiées. J'ai appris certaines choses, j'en ai oublié beaucoup; au total, je ne suis que le même adolescent, déçu et rhumatisant.
Pour mieux faire comprendre cette opiniâtreté de ma nature qui n'a rien du durcissement du bois par les années, mais tient plutôt du tissu de la moelle, que l'on me permette d'insister encore un instant sur l'étrange plaisir que je ressentis en 1837 à revoir les lieux où, écolier, j'avais erré. Il n'est pas d'enfant qui ait ressenti une impression plus vive à la vue de l'Italie et des Alpes; il n'est pas d'enfant, pas d'homme qui fit mieux la différence entre une chaumière du Cumberland et un palais vénitien, entre un ruisseau du Cumberland et le Rhône: c'est ce dont on trouve une expression, l'année suivante, dans ma première tentative littéraire qui donnât des espérances.
Si grand, toutefois, qu'ait été mon enthousiasme, si délirantes les joies éprouvées sur le continent, rien ne peut se comparer au bonheur que j'eus à me retrouver sur les bords d'un ruisseau du Yorkshire. C'était pour moi retrouver le ciel. Nous poussâmes jusqu'au Cumberland que nous connaissions déjà si bien, mon père me faisant faire l'ascension du Scawfell et de l'Helvellyn avec un guide expérimenté de Keswick, Mr Wright, qui se connaissait en minéralogie; et notre été se passa paisiblement et non sans profit.
Un petit incident, que je situe vers le commencement de 1838, prouve que j'avais recouvré ma tranquillité d'âme et mon bon sens, et que l'on aurait pu me décider alors sans trop de peine à me fixer dans une vie simple et saine, mais il aurait fallu pour cela que mes parents sussent profiter de la chance qui se présentait.
J'ai oublié de dire, lorsque j'ai parlé de nos amis Mr et Mrs Richard Gray, que, dans mon enfance, ma mère avait aussi une autre amie, qui habitait en haut de Camberwell Grove. Elle s'appelait Mrs Withers. C'était une excellente femme, très pieuse, qui aidait ma mère dans ses charités. Mr Withers, gros négociant en charbons, fit plus tard de mauvaises affaires. L'un et l'autre ne m'ont laissé qu'un souvenir effacé. Mrs Withers, qui avait été très mêlée à la vie de ma mère, avait disparu de notre horizon avant que je ne d'âge à conserver fusse d'elle une impression nette.