Au printemps de cette année 1838, Mr Withers, devenu veuf, qui vivait retiré à la campagne, était venu à Londres pour affaires; il avait amené sa fille unique afin de la présenter à ma mère; et ma mère—comment expliquer un fait si contraire à ses habitudes?—l'avait invitée à passer quelques jours avec nous pendant que son père faisait une tournée d'affaires.

Charlotte Withers avait seize ans, elle était mignonne, un peu frêle, délicate, impressionnable et blonde, avec un teint charmant malgré des taches de rousseur, et une grâce naturelle qui rappelait celle d'une fleur des prés; intelligente, affectueuse, l'âme tout à fait droite, et d'une piété qui n'avait rien d'agressif. En somme, une petite créature douce, un peu ordinaire, pas jolie, mais agréable à regarder lorsque ses yeux se posaient sur les vôtres et qu'elle n'était pas distraite.

En moins d'une semaine, nous étions devenus très bons amis. Nous causions musique, peinture; j'écrivis pour son édification un essai de neuf pages, grand format, sur beau papier, où j'exposais triomphalement mes idées sans rien laisser subsister des siennes. C'était ma manière ordinaire de faire ma cour aux femmes. Charlotte Withers fut très flattée du grand honneur que je lui faisais, et elle emporta mon essai comme un bon élève le prix qu'on vient de lui décerner. Comme je le disais plus haut, si mon père et ma mère avaient voulu qu'elle prolongeât son séjour d'un mois, nous serions certainement tombés amoureux l'un de l'autre, très doucement, en toute sérénité; il ne dépendait que d'eux de me faire épouser cette gentille petite femme, et de m'installer, étant donné mon goût pour la géologie, dans le commerce du charbon, je n'aurais opposé aucune résistance. Mais je ne crois pas que l'idée leur en soit seulement venue. Charlotte n'était pas la femme qu'ils rêvaient pour moi. Si bien que Charlotte nous quitta à la fin de la semaine au retour de son père. Je l'accompagnai jusqu'à Cumberland Green, nous nous séparâmes avec quelque tristesse de part et d'autre au coin de la New Road, et cette possibilité d'un bonheur paisible s'évanouit pour toujours. Peu après, son père «négocia» pour elle un mariage avec un gros commerçant de Newcastle. Elle se soumit, en fille obéissante qu'elle était. Traitée par son mari à peu près comme un de ses sacs de charbon, elle mourut au bout d'un ou deux ans de mariage.

Ce petit incident me prouva, et j'en fus humilié, que ma mère avait eu raison lorsque, à ma grande indignation, elle m'avait assuré qu'Adèle n'était pas la seule jeune fille qu'il y eût au monde; et les joies que me donna le voyage que nous fîmes cette année-là dans les Trosachs n'eurent pas les honneurs d'une description en vers byroniens; j'avais aussi renoncé à la tragédie, car, après avoir décrit une gondole, un bravo, la divine Bianca et le clair de lune sur le Grand Canal, j'avais trouvé que je n'avais plus grand'chose à dire.

Le pays de Scott me prit tout entier. À quoi bon dire au lecteur d'aujourd'hui que les bords du Loch Katrine, à l'extrémité est du lac, étaient encore tels que Scott les a vus et décrits:

Onward, amid the copse 'gan peep,
A narrow inlet, still and deep[43]!

Rien de plus vrai, de plus adorablement exact. Au bord du sentier (ce n'était qu'un sentier) qui serpentait à travers les Trosachs, sombre et silencieux, sous les myrtilles, rêvait un étang aux eaux limpides, aux rives sinueuses, un étang qui n'avait pas plus de cinq pieds de large à sa naissance et qui reflétait les herbes et les mousses entrelacées de ses bords sous une voûte de feuillage si touffue qu'à peine apercevait-on le bleu du ciel au travers.

Ce petit bras du Loch Katrine est étrange par lui-même; je n'ai vu nulle part rien qui y ressemblât. C'est un méandre aux eaux profondes, sans ruisseau apparent qui vienne l'alimenter, phénomène qui n'est possible, j'imagine, qu'au milieu de ces amas de rochers bizarres des Trosachs. Cette beauté étrange, cette merveille naturelle, le plus beau des poèmes que l'Écosse ait chantés au bord de ses cours d'eau l'a immortalisée. Pourrait-on croire que tout ce que le XIXe siècle a su inventer pour honorer ce délicieux coin de montagne, cet héritage sacré, ç'a été de permettre à un bateau à vapeur de venir y fourrer son nez, de cacher ses myrtilles sous une plate-forme en planches et d'y faire courir au pas de charge des hordes de touristes?

C'eût été un grand bienfait pour moi de faire l'ascension du Ben Venue et du Ben Ledi, le marteau à la main, comme Scawfell et Helvellyn. Mais j'étais absorbé alors par un travail littéraire, auquel la vue de Roslyn et de Melrose donnait encore plus d'intérêt. L'idée m'en était venue pendant l'été de 1837; elle était née, j'imagine, du contraste, qui m'avait vivement frappé, entre les habitations rustiques du Westmoreland et celles d'Italie. Toujours est-il que le numéro de novembre 1837 de l'Architectural Magazine de Loudon débute par un article intitulé: «Introduction à la poésie de l'Architecture», ou «l'Architecture des Nations de l'Europe envisagée dans ses rapports avec l'aspect naturel du pays et le caractère national», par Kataphusin. Il m'était impossible de donner en moins de mots, et en mots plus significatifs, la définition de ce que je devais passer plus de la moitié de ma vie à expliquer. «Selon la nature» disait l'esprit dans lequel je devais traiter ce sujet aussi bien que tous les autres. Que j'aie cru devoir prendre un nom de plume me semble indiquer (comme aussi que je n'aie pas signé la première édition des Modern Pointers) une confiance dans mon jugement assez déplacée chez un garçon de dix-huit ans. Si mon père ou mon professeur m'avait dit alors: «Écris comme un jeune homme doit écrire, laisse au lecteur le soin de découvrir ce que tu sais, amène-le doucement à tes idées», je n'aurais sans doute pas à rougir de mes premiers essais. M'eussent-ils dit plus sévèrement encore: «Tais-toi, attends le moment où tu n'auras plus besoin de t'excuser auprès de ton lecteur», j'aurais été peut-être, plus tard, satisfait de mon œuvre. Tels qu'ils sont, en dépit de leur prétention, de leur peu de profondeur, ces essais de ma jeunesse vont assez droit au but; et ils se distinguent déjà de la littérature de l'époque par l'ingéniosité de la forme, qualité que le public a bien voulu me reconnaître dès le début.

J'ai dit plus haut que c'était la lecture assidue de la Bible qui m'avait empêché de modeler mon style entièrement sur celui de Johnson. Dans une certaine mesure, c'est ce que j'ai fait; et dans ces premiers essais je m'y suis appliqué, en partie parce que je ne pouvais pas faire autrement, en partie de propos délibéré.