Lors de nos voyages à l'étranger, comme il était important de ne pas augmenter inutilement le poids des bagages, mon père avait jugé que quatre petits volumes de Johnson—the Idler et the Rambler—sous des noms appropriés aux circonstances, contenaient autant de nourriture substantielle pour l'esprit qu'il était possible d'en trouver sous une forme aussi réduite. Par conséquent, quand j'avais une heure de liberté, ou quand il pleuvait, je lisais quelques pages dudit Rambler ou dudit Idler. Ces tournures de phrases qui revenaient ainsi sans cesse se gravèrent dans mon esprit; et il me fut impossible, pendant de longues années, de me débarrasser du rythme de la cadence johnsonienne, phrases comme des coups de sabre, propres à fendre le cimier d'un ennemi ou comme des coups de pilon, capables d'enfoncer les fondations d'un principe. Il ne m'est jamais venu à l'idée, fût-ce un instant, de comparer Johnson à Scott, Pope, Byron ou à aucun des grands écrivains vraiment grands que j'aimais, mais j'avais dès le premier moment—et je n'ai point changé à cet égard—toujours reconnu en lui un écrivain absolument sincère, appréciant les choses et les coutumes du monde à leur juste valeur. Je prisais sa phrase, non seulement en raison de sa symétrie, mais aussi parce qu'elle était juste et claire. C'est un goût qui n'est pas très commun; le public demande plus souvent à un auteur d'exposer ses propres idées en termes élégants, et on le trouve aussi disposé à applaudir une phrase de Macaulay, qui peut très bien ne rien dire du tout, qu'à faire fit d'une de celles de Johnson, si elle est hostile à leurs préventions, bien que la symétrie en fût celle de coups de tonnerre se répondant d'un horizon à l'autre.
Ce fut un très grand bonheur pour moi, au cours de ces voyages sur le continent, dans la surexcitation que me causaient tant de choses nouvelles, que Johnson ait été le seul auteur que j'aie eu sous la main. Aucun écrivain ne pouvait mieux combattre les entraînements de mon tempérament à la fois métaphysique et sanguin. Il m'apprit à prendre la mesure de la vie et à me méfier de la fortune; et il m'empêcha par son bon sens solide comme le diamant de me laisser prendre aux toiles d'araignées de la métaphysique germanique, ou de m'embourber dans les marécages produits par son infiltration en Angleterre.
Tout en écrivant ces lignes, j'ouvre le plus gros des volumes de cet Idler auquel je dois tant, et après avoir feuilleté quelques pages, je tombe sur cette phrase que je copie, afin de montrer au lecteur ce que j'y ai appris, et, relisant ces mots aujourd'hui, j'y souscris à nouveau. «Que ceux qui aspirent à mériter les mêmes éloges que ces savants imitent leur assiduité, évitent leur excès de scrupule. N'oublions jamais que la vie est courte, que le savoir est un puits sans fond et qu'il est bien des doutes qui ne méritent pas d'être éclaircis. Laissons ceux que la nature et le travail ont qualifiés pour enseigner l'humanité nous dire ce qu'ils ont appris pendant qu'ils peuvent encore le faire sans se préoccuper de leur réputation.»
Il m'est impossible aujourd'hui de savoir si mon sincère désir de vérité, et le sentiment ému de ce qui est immédiatement secourable aux malheureux qui périssent, m'auraient amené à cette conclusion, si Johnson n'avait pas été là pour me guider. Ce qui est certain, c'est qu'il m'a mis dans la bonne voie dès le commencement, et quelque temps que j'aie perdu en vains plaisirs ou en efforts stériles, il m'a sauvé à jamais des idées fausses et des spéculations creuses.
Je ne sais pourquoi, car Mr Loudon n'était certainement pas fatigué de ma collaboration, les articles de Kataphusin cessèrent brusquement de paraître, comme si je n'avais plus rien à dire sur les formes supérieures de l'architecture civile et religieuse, sans un mot d'excuse ni d'explication. Il est pourtant fait allusion à une suite, dans une phrase fort lourde de l'article sur la chaumière du Westmoreland; il y est dit «que l'on verra, lorsque nous abandonnerons l'humble vallée pour le ravin profond, et la colline verdoyante pour le gouffre hérissé de rochers, que si les architectes du continent ne savent pas orner d'humbles toits les pâturages, ils savent couronner la cime des rochers d'éternels créneaux».
Ces belles promesses n'aboutirent à rien... un chapitre «sur les cheminées» illustré, à ce que je vois ce matin avec surprise, par un assez bon dessin du bâtiment sur lequel donne la fenêtre de mon cabinet de travail, Coniston Hall.
Au total, ces articles, écrits dans le courant de l'année 1838 marquent un progrès constant, des idées nettes sur des sujets particuliers, en dépit de l'engourdissement de chrysalide où j'étais.
En quittant les Trosachs, nous nous rendîmes à Édimbourg: et c'est quelque part sur la route, aux environs de Linlithgow, que mon père, lisant son courrier du matin, nous annonça avec le plus grand calme, à ma mère et à moi, que Mr Domecq ramenait ses quatre filles en Angleterre, dans l'intention de les mettre en pension à New Hall, près de Chelmsford, pour achever leur éducation.
Le reste du voyage ne m'a laissé aucun souvenir; j'ai aussi oublié tout ce qui a suivi, excepté notre course en voiture à Chelmsford. Pourquoi ma mère avait-elle jugé bon, de se faire accompagner par moi, dans cette visite au couvent? J'imagine que ce fut par bonté qu'elle m'emmena, ayant trouvé que ce serait bien cruel de me laisser à la maison. Les jeunes filles nous reçurent au parloir, et furent autorisées à venir passer leurs jours de congé à Herne Hill. Ainsi s'ouvrit une seconde période de cette partie de ma vie, qui n'est pas «digne de mémoire» mais seulement du «Guarda e Passa».
Il y avait pour moi quelque adoucissement, pendant mes études de l'automne, à me dire qu'Elle était en Angleterre, là, tout près, que je pouvais, de la fenêtre de mon cabinet de travail, apercevoir le lambeau de ciel qui flottait au-dessus de Chelmsford; il ne me déplaisait pas non plus qu'elle fût au couvent, que personne ne pût la voir, ni lui parler, excepté les religieuses. Cette vie monotone, qui lui serait sans doute pénible, lui ferait trouver de l'agrément à celle de Herne Hill, et j'espérais la trouver plus humaine.