Je me demande ce qui serait advenu de moi si l'amour, au lieu de m'être contraire, m'eût été propice, si j'avais connu les joies d'une tendresse partagée, et la force incalculable que donne la sympathie.

Mais ce sont sans doute délices défendues à ce bas monde. Les hommes capables de haute passion imaginative sont sans cesse ballottés sur une houle de feu, ceux qui ne connaissent pas ces tempêtes sont d'une toute autre école. Le second employé de mon père, Mr Ritchie, écrivait sans ménagement à son pauvre collègue Henry, qui avait renoncé au mariage par dévouement pour sa mère et pour ses sœurs: «Si vous voulez connaître le bonheur, mariez-vous, ayez une douzaine d'enfants et venez habiter Margate.» Il est vrai que Mr Ritchie ne fut jamais qu'un monsieur bedonnant et important, avec des yeux en boule de loto, un affilié de la religion Irvingite.

Je ne nie pas que les mariages d'inclination du type squire-anglais ne soient heureux; cependant, je constate que les squires anglais sacrifient une grande partie de leur vie, si heureuse, aux renards[44].

Il va sans dire que lorsque Adèle et ses sœurs vinrent passer à la maison les quatre ou cinq semaines des vacances de Noël, les idées les plus folles, les sentiments les plus passionnés que j'avais domptés ou oubliés revinrent avec un redoublement de violence.

Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Adèle eût été une jeune fille d'une beauté et d'une amabilité parfaites et si elle eût eu le moindre goût pour moi. Mais, bien qu'elle eût été d'une beauté exquise à quinze ans, Adèle à dix-huit ans n'était pas plus jolie que ne le sont en général les Françaises de cet âge; elle était d'un caractère ferme et impétueux, avec de grands principes, mais, comme on a déjà pu s'en douter, pas du tout aimable; et bien qu'elle m'eût épousé si son père l'eût désiré, en attendant, elle était toujours enchantée de se débarrasser de moi. Mais mon amour était d'essence trop haute, trop exalté pour changer: je ne l'en aimais pas moins, parce qu'elle était moins jolie, et que je le voyais clairement; car à aucun moment je n'ai été aveuglé par l'amour. Rien ne pouvait entamer mon sens critique.

Et les jours succédaient aux jours, tissés de folie, d'absurdités, de chagrins, d'erreurs, de tendresses perdues, d'inutiles demi-vertus; souvenirs sur lesquels je ne veux pas m'appesantir, que je voudrais écarter à coups de balai de ce que je puis me rappeler de meilleur pendant cette période de ma vie, avec l'espoir que le tas, aussi petit que possible, le tas de cendres finisse par être enlevé tout à fait par le chiffonnier Oubli.

J'ajouterai ici une réflexion d'ordre général sur l'attitude des enfants vis-à-vis de leurs parents, et je dirai que l'obéissance extérieure, si complète qu'elle paraisse, peut n'être pas de l'obéissance, car l'obéissance doit être joyeuse et totale; le désir de désobéir est déjà de la désobéissance. À cette époque, bien que je fisse réellement quantité de choses qui me coûtaient pour plaire à mes parents, je ne saurais en tirer la moindre consolation, tant mon obéissance était mêlée de mauvaise humeur, et tant cette maussaderie gâtait les maigres sacrifices que je pouvais faire.

Mais avant d'abandonner cette phase romanesque de mon existence, que l'on me permette d'écrire l'épitaphe de l'un de ses plus doux fantômes. Ceux qui ont connu le fantôme m'en seront reconnaissants. J'ai déjà dit que le rez-de-chaussée de la maison de Billiter Street était occupé par MM. Wardell et Cie. Le chef de la maison était un homme déjà âgé, mais très distingué et extrêmement intelligent; il portait de longs cheveux bouclés, il avait les yeux brillants, l'air gracieux et aimable; je ne sais s'il était toujours d'une sagesse parfaite, mais il était toujours très content de lui-même, et parfaitement heureux, ayant le bonheur d'avoir une femme intelligente et une fille unique, aussi bonne que charmante.—Pas toujours sage, ai-je dit; ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'affaires consommé, plus âgé et, je suppose, déjà infiniment plus riche que mon père. Il habitait une belle maison dans Hampstead et n'épargnait rien pour l'éducation de sa fille.

Ce doit être vers 1839, ou 1838, que mon père, confiant à Mr Wardell tous les soucis que je lui donnais au sujet d'Adèle, celui-ci lui proposa, pour faire diversion, de m'inviter à passer quelques jours chez lui. Mon père n'avait pas encore renoncé à me faire épouser une lady Clara Vere de Vere, mais miss Wardell était délicieuse; et c'était l'héritière d'une fortune égale, sinon supérieure à celle à laquelle je pouvais prétendre plus tard. Les deux pères tombèrent d'accord; rien ne pouvait être plus raisonnable, plus désirable qu'un tel arrangement. Je fus donc expédie à Hampstead; je devais y passer l'après-midi et y rester à dîner.

Pour un garçon pas tout à fait niais, c'eût été l'occasion de passer une après-midi délicieuse. Miss Wardell avait entendu parler de moi par son père, elle savait que j'étais un jeune homme de conduite exemplaire, que j'avais déjà quelque réputation littéraire, que j'étais l'auteur de la Poésie de l'Architecture, lauréat du Newdigate, un premier prix en herbe de mon Université. Élevée comme moi, dans la retraite, par des parents qui l'adoraient, elle n'avait guère quitté la jolie villa des environs de Londres, le jardin fleuri où elle sautait à la corde et cueillait des fleurs. La principale différence entre nous, c'est que dès son plus jeune âge, miss Wardell avait eu les meilleurs maîtres, et qu'elle était alors une délicieuse enfant de dix-sept ans, pleine de talents, de grâce et d'intelligence; un peu délicate peut-être, mais d'une délicatesse qui ajoutait à sa beauté l'intérêt qu'inspire tout ce qui est fragile. À cette époque, elle était aussi bien portante que peut l'être une enfant qui grandit vite; elle était brune, fine et svelte, avec les cheveux noirs de son père, qui jouaient en boucles folles autour d'un joli visage doux et un peu pensif qu'éclairaient deux yeux d'un bleu gris.