Je ne me rappelle rien de cette après-midi d'Hampstead, si ce n'est qu'il faisait beau et que nous nous promenâmes dans le jardin. Maman s'était fait un devoir de politesse de m'accompagner, cette visite étant la première que je faisais aux Wardell; combien il eût été plus sage de nous laisser nous tirer d'affaire à nous deux! La jolie petite créature m'inspirait une admiration profonde, et j'étais prêt à faire et à dire tout ce qu'on aurait voulu pour lui plaire, pour lui plaire au sens littéral: c'est toujours mon désir, vis-à-vis des jeunes filles, en dépit de mes maladresses. Très sincèrement, ma première pensée est toujours de me demander en quoi je pourrais leur être utile, comment je pourrais les rendre heureuses et si elles pouvaient se servir de moi comme d'une planche pour traverser un ruisseau, ou comme d'un poteau pour accrocher une balançoire, si je pouvais leur rendre quelque service analogue ne m'obligeant pas à parler, je serais parfaitement heureux auprès d'elles et ne demanderais qu'à rester éternellement à leur service. Ce dévouement très sincère, l'intense jouissance que me donnent la beauté ou la grâce, et une sympathie qu'augmente encore la confiance que j'ai dans la rectitude du jugement féminin, tout cela fait que j'ai le plus souvent pas mal d'influence sur les jeunes filles, bien que je ne me sois que très rarement senti à l'aise auprès d'elles. Aussi ai-je le sentiment, pendant cette longue après-midi d'Hampstead, d'avoir plutôt ennuyé la pauvre petite. De plus, bien que j'admirasse miss Wardell, ce n'était pas mon type de beauté. J'aime les visages ovales, les cheveux d'un blond translucide et plutôt plats; en tout cas à peine ondulés et tombant en longues nattes; j'aime une démarche élastique, un pas ferme. La grâce brune, un peu languissante, de miss Wardell m'impressionnait moins qu'elle ne m'intimidait. Je craignais quelle ne me trouvât ennuyeux. Je crois pourtant qu'au total, je ne m'en étais pas trop mal tiré, car elle consentit peu après à venir à Herne Hill pour voir nos tableaux, et je me souviens de son air un peu effarouché, mais satisfait tout de même, lorsque je m'agenouillai devant elle pour soutenir un livre ou un dessin qu'elle regardait.
Après cette seconde entrevue, mon père et ma mère m'ayant demandé sérieusement ce que j'en pensais, je leur expliquai que, tout en reconnaissant ses mérites, sa beauté, sa grâce, ce n'était pas mon type. Les négociations en restèrent là pour le moment, et elles ne furent jamais reprises. À Hampstead, on continuait à accabler la délicate petite créature sous les leçons de l'allemand le plus transcendant, du «French of Paris»; elle pâlissait sur la Métaphysique de Kant, sur les Principes de Newton; après cela on lui fit visiter Paris, on lui fit tout voir, sans merci, tous les jours et toute la journée, sans se rendre compte qu'il y avait là une fatigue extrême pour la petite solitaire d'Hampstead; aussi devenait-elle chaque jour plus faible et plus pâle. On finit par la ramener en Angleterre au bord de la mer; là elle fut prise de fièvre. Pâle, tous les jours plus pâle, elle passa—avec, dans ses yeux si doux, l'ombre de la mort. La pauvre petite ne devait jamais revoir les jardins fleuris d'Hampstead!
Comment ses parents—surtout le pauvre père—ont-ils pu supporter un pareil malheur? C'est ce que je me suis souvent demandé; mais ils avaient de solides principes religieux, et ils n'avaient rien à se reprocher, si ce n'est de ne pas avoir compris. Le père, bien que son visage portât la trace de son chagrin, n'abandonna pas ses affaires et il vécut même fort âgé.
Je ne suis sûr ni de la date de la mort de miss Withers, si de celle de miss Wardell; celle de Sibylla Dowie, que l'ai racontée dans Fors, et qui est encore plus triste, leur est postérieure: mais nous avions ressenti la perte de cette tendre petite âme, qui n'avait pu survivre à celui qu'elle aimait, avant l'époque qui m'occupe. Je n'avais, quant à moi, jamais vu la mort de près ni connu la douleur, l'anxiété de ces veilles auprès de malades chéris, pas plus que je n'avais vu, ni même imaginé les horreurs de la misère privée de secours; mais on m'avait accoutumé de bonne heure à la pensée de la mort, et celle de créatures jeunes, que j'avais vues pleines de joie, m'inspirait un sentiment d'immense pitié pour elles, plutôt que de chagrin pour moi; il se mêlait aux pensées qui, au contact des grands tragiques, Homère, Eschyle, Shakespeare, commençaient à modifier la foi de mon enfance. Le bleu des montagnes prenait à mes yeux un assombrissement de deuil; les nuages qui se rassemblent autour du soleil couchant m'impressionnaient comme les accents d'un Miserere, et toutes les forces, toute la charpente de mon esprit, devenaient ténébreux comme les voûtes de Roslyn quand un feu mystérieux vient éclairer ses piliers enguirlandés de feuillages et que, dans la profondeur du crépuscule, «s'embrase chaque contrefort ciselé de roses.»
[42]En mémoire du doux vieillard qui nous honorait, comme on le voit, de son amitié, et avec le sentiment que j'ai de leur valeur, j'espère un jour faire réimprimer quelques fragments des «Conversations» qu'il eût aimé conserver.
[43]Plus loin, au milieu des taillis, on voit paraître un filet d'eau calme et profond.
[44]Psaume LXII. II (Vulgate) «ils deviendront le partage des renards». (Note du traducteur.)