Les chapitres suivants seront, je le crains, moins agréables au grand public auprès duquel j'ai trouvé jusqu'ici un accueil si bienveillant; non que je me lasse de conter, mais parce que mes histoires deviendront de plus en plus personnelles. À mesure que je me regarde dans le miroir, je me trouve plus curieux que je n'aurais cru, plus différent des autres; ainsi je m'imaginais que tout le monde aimerait les nuages et les rochers si seulement on forçait chacun à les regarder, je m'aperçois qu'il n'en est rien même de nos jours; et je sais de longue date que, dans les temps anciens, ces nuages et ces montagnes, qui ont été ma vie, n'étaient qu'ennui et épouvante pour le commun des mortels.

J'ai déjà dit les joies que j'avais connues à Clifton, et les débuts de mes études sur le quartz. Il est intéressant de comparer mes émotions enfantines avec le jugement que le même site inspira au très sérieux John Evelyn, en 1654:

«La ville (de Bristol), uniquement commerçante, bâtie sur la célèbre Severne, est aussi commodément située pour faire le commerce avec l'Irlande qu'avec le monde occidental. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu raffiner le sucre, le couler en pain, et c'est là aussi que nous fîmes une collation d'œufs cuits dans le four à sucre[45], et arrosés d'excellent vin d'Espagne. Mais ce qui m'a surtout paru prodigieux, c'est le rocher de Saint-Vincent non loin de la ville; sa paroi à pic forme un précipice d'une profondeur vertigineuse, même si on le compare avec les cataractes des Alpes les plus effrayantes, et la rivière coule à ses pieds au fond d'un gouffre insondable. Nous y cherchâmes des diamants et aussi, aux environs, les sources chaudes. Non loin de cette horrible (horrid) montagne, il y a un endroit très romantique: nous regagnâmes Bath dans la soirée.»

Sans doute, Evelyn emploie ici le mot horrid dans le sens latin; mais il est certain qu'il éprouve un sentiment de soulagement quand il se retrouve à Bath; et bien que, un peu plus loin, il décrive sans effroi la ville et le comté de Nottingham, «qui semble ne former qu'un seul et même rocher», son indulgence pour cette bizarrerie s'explique par la fin de sa phrase: «un comté charmant, très bien habité». Quant à ses impressions sur les «prodigieux rochers de Fontainebleau, et les rudes habitants du Simplon», j'aurai à y revenir plus tard.

Sur ces points particuliers et sur d'autres, l'esprit anglais-type, aussi bien autrefois que de nos jours, me semble tellement opposé au mien et à celui de mes rares compagnons de route que j'éprouve un intérêt darwinien à suivre l'évolution de mon espèce dès l'origine. Je ne veux donc pas prendre mon lecteur en traître, je lui demande pardon, et je l'avertis que tandis qu'un homme modeste, écrivant sa biographie, s'applique à faire le portrait de tous les gens qu'il a rencontrés, je ne puis, étant données les limites de mon plan, parler que de ceux qui ont eu une action véritable et bienfaisante en élevant, redressant ou élaguant l'humble petit arbuste que je suis.

Je reviens d'abord à mon vrai professeur de mathématiques, le pauvre Mr Rowbotham. Il regretta vivement, cela va sans dire, ses soirées de Herne Hill lorsque je partis pour Oxford. Mais chaque fois que je revenais à la maison il était entendu que, s'il se sentait assez bien, il gravirait au moins tous les quinze jours la colline à l'heure du thé. C'était toujours avec ennui, hélas! que nous le voyions arriver; mais le devoir, un très petit devoir, était clair: supporter pendant une heure ou deux d'entendre le pauvre homme souffler et soupirer, pour lui procurer un moment de repos, bien rare dans sa misérable vie. Nous n'étions pas d'ailleurs sans avoir quelque affection pour lui. Son pauvre visage ravagé avait une certaine noblesse due à l'habitude de la souffrance patiente, une sorte d'innocence étonnée, et quelques lignes fermes qui dénotaient la faculté géométrique. Il nous apportait les nouvelles du monde mathématique et grammatical et avait toujours à nous conter quelque découverte, quelque trouvaille, surtout s'il avait été voir son ami, Mr Crawshay. L'intérieur du pauvre professeur était plus triste d'année en année, jusqu'au jour où son cher petit Peepy, un enfant de dix ans, s'étrangla en avalant un tonton. Le pauvre père nous raconta en pleurant les phases douloureuses de la lente agonie de l'enfant, et puis il ajouta qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi, que Dieu avait bien fait de le rappeler, que c'était une délivrance aussi bien pour lui que pour ses parents. La pauvre cervelle mathématique avait évidemment vu là la solution d'un des problèmes qui lui avaient paru les plus difficiles à résoudre, et le visage tiré du malheureux père avait, ce soir-là, une expression de calme qui ne lui était pas habituelle.

Je n'ai jamais oublié la leçon, ni mieux senti ce que c'était que la vie dans les faubourgs de Londres. L'austère muse de Mr Pringle avait vers cette époque émigré dans l'Afrique ou, espérons-le, l'Arabie heureuse de l'autre monde; et les rênes de mon génie poétique avaient été confiées à l'aimable Mr W.-H. Harrison de Vauxhall Road, dont il a été parlé au premier chapitre de On the old Road, du moins suffisamment pour que nous n'ayons pas à nous en occuper davantage pour le moment.

Revenons aussi au Dr Grant, le médecin de mon père et son ami très cher. Sa clientèle et sa réputation augmentant de pair, il épousa Mrs Sidney, une veuve qui avait quelque fortune et une bonne position à Richmond. Il devint le tuteur des deux filles de sa femme, Augusta et Emma; intelligentes et charmantes, elles s'attachèrent tendrement à leur beau-père. Toutes deux avaient de suite apprécié les qualités de ma mère comme elles méritaient de l'être, et elles devinrent bientôt des habituées de la maison; la plus jeune, Emma, avait du goût, elle dessinait agréablement et joignait à ce talent une foule d'autres, plus discrets les uns que les autres. À cette époque, les déjeuners du «Star and Garter» étaient devenus rares, ils n'avaient guère lieu qu'à l'occasion des visites à Hampton Court, où la grande vigne et le labyrinthe étaient pour moi des objets constants de délices, et où les cartons de Raphaël commençaient à prendre à mes yeux un aspect ennuyeux et presque de cauchemar, qu'ils n'ont jamais perdu. Mes expéditions avec cousine Mary dans le labyrinthe (et une fois, au milieu d'allées dantesques, dans la verdure phosphorescente d'un clair de lune, avec Adèle et Élise), ont toujours eu quelque chose de l'enchantement d'un conte de fée: je continuais à dessiner des labyrinthes de plus en plus compliqués sur les marges de mes cahiers d'étude, perdant, je pense, au moins autant de temps à cette occupation à la trisection de l'angle.

Ce n'en est pas moins à ces délassements que je dois savoir mieux compris les monnaies de Cnosse, et les personnages de Dédale, de Thésée et du Minotaure; j'ai sur eux, dans mes tiroirs, quantité de manuscrits non imprimés qui devaient trouver place dans Ariadne Florentina et autres volumes labyrinthesques, mais dont il faudra bien que le monde essaie de se passer.

Les années s'écoulaient et, dans Camberwell Grove, la vieille maman Monro aux cheveux blancs, et la petite chienne aux poils d'argent dormaient leur dernier sommeil. La pauvre Mrs Gray n'avait plus le cœur à rien: que lui importaient maintenant sa maison, les arbres son avenue? Quant à Mr Gray, il se consolait avec Don Quichotte et s'intéressait chaque jour davantage à mes élucubrations poétiques, au point même que ses affaires en souffraient. À la fin, ils pensèrent, en bons Écossais qu'ils étaient, qu'ils trouveraient la vie moins triste de l'autre côté de la frontière. Ils partirent donc pour Glasgow, où Mr Gray créa une sorte de commerce de vin et lut Rob Roy au lieu de Don Quichotte. Nous allâmes les voir, lors de notre voyage en Écosse, et nous eûmes le chagrin de constater que, bien que rentrés au pays natal, ils n'en continuaient pas moins à descendre la pente. Afin de les distraire, ma mère les invita à venir à Oxford assister aux succès de leur cher Johnnie; le digne couple, assis à l'ombre de l'orgue de la cathédrale de Christ Church, me vit entrer avec mes camarades: nous défilions en robe de soie tandis que Mr Marshall, l'organiste, préludait, que les cierges mettaient des reflets à la Rembrandt sur les colonnes normandes et que mes vieux amis fondaient en larmes; larmes de joie, de respect attendri, émotion qui leur fit perdre la parole, pour tout le reste de la soirée. Il me faut dire aussi la bonté constante que nous témoignaient Mr Telford et ses sœurs, trois femmes distinguées, sages sans sévérité ni ostentation, qui mettaient leurs talents au service de leurs voisins, et donnaient l'exemple du bonheur familial et de l'amour fraternel le plus tendre. La belle figure calme de Henry Telford, un peu mélancolique peut-être et nerveuse, son teint bruni par le grand air et les courses à cheval, de Bromley à Billiter Street, est pour moi une des physionomies les plus attirantes, un des portraits les plus précieux de ma galerie intime.