Mr et Mrs Robert Cockburn, avec les années, devenaient de plus en plus aimables, tout en blâmant de plus en plus les habitudes monacales de Herne Hill; ils se montraient sévères aussi pour mes goûts littéraires qu'ils qualifiaient de bizarres, pour ne pas dire pervers et déconcertants. Mrs Cockburn prêchait ma mère sur la nécessité de m'obliger à aller dans le monde: cela me dégrossirait, disait-elle, me donnerait de bonnes manières.

Mais ma mère était très satisfaite de son fils tel qu'il était et, qui plus est, n'était pas dans les meilleurs termes avec Mrs Cockburn. Jamais elle n'avait voulu accepter d'y dîner, il aurait fallu pour cela rompre avec toutes ses habitudes et je crois même qu'elle ne lui rendait pas très exactement ses visites. Mrs Cockburn—ce qui est étrange de la part d'une femme de sens—au lieu de regretter simplement la sauvagerie de ma mère, d'essayer de lui faire oublier qu'elles n'étaient pas tout à fait du même monde, s'en froissait. C'est à elle toutefois que j'ai dû une des belles chances de ma vie: dans désir de faire de moi un homme du monde, elle m'invita à dîner avec Lockhart[46] et sa fille, une gracieuse petite campanule des prés. Mrs Cockburn lui avait dit, sans doute, que j'étais un admirateur passionné de Scott, car je ne crois pas avoir eu, pendant le dîner, l'occasion de manifester mes sentiments à cet égard. Je souviens seulement qu'au dessert, les dames s'étant étirées, j'avais essayé de faire parade de mon orthodoxie Oxonienne et de mon érudition, au sujet de la fondation de l'Église, et j'avais été surpris, et quelque peu déconfit, en m'apercevant que Mr Lockhart connaissait les mots grecs pour «évêque» et «ancien» aussi bien que moi. Rentré au salon, je fis de mon mieux pour gagner les bonnes grâces de la petite Charlotte aux yeux noirs, et je fus désolé—mais je ne crois pas que l'enfant l'ait été—quand on l'envoya coucher.

Mais l'un des dons les plus précieux que me fit dame Fortune, en cette année 1839, de m'envoyer à Herne Hill, comme précepteur, Osborne Gordon. Saisissant, d'une main experte, les fils embrouillés de ma pensée, ceux qui pouvaient encore servir, être peignés et filés, il commença à y mettre de l'ordre; ce ne fut pas sans peine au début, mais il réussit, à la fin, à leur donner toute la consistance dont ils étaient capables.

Et d'abord, il s'opposa à tout excès de travail ou de lecture. Sa maxime était: «Quand vous avez trop à faire, ne faites rien», parole d'or, que j'ai bien souvent répétée depuis, mais à laquelle je n'ai pas été assez fidèle.

Quant à Gordon lui-même, je me demande si sa maxime favorite lui a été avantageuse. C'était un homme exceptionnellement doué et il est difficile de dire à quoi il serait arrivé, s'il l'avait voulu. Mais, de bonne heure, le sentiment intense, qui n'excluait pas chez lui la bienveillance, de l'absurdité du monde, lui avait enlevé toute envie de travailler à son perfectionnement—peut-être aurais-je dû dire plutôt l'opacité, la non-malléabilité du monde, que son absurdité. Gordon pensait qu'il n'y avait rien à en faire et qu'après tout, mieux valait le laisser s'en tirer à lui tout seul. À l'automne, quand nous arpentions ensemble les collines de Norwood, lui, qui était déjà ou sur le point d'être ordonné prêtre, il m'étonnait beaucoup en évitant—à quoi bon agiter des questions insolubles?—un sujet de conversation auquel je revenais sans cesse: la torpeur des Églises protestantes et le devoir, tel qu'il m'apparaissait pour elles, avant d'entreprendre des missions lointaines ou de s'établir confortablement sur de bonnes paroisses en Angleterre, d'étouffer définitivement le «feu diabolique» du papisme, dans tous les pays catholiques. Car j'étais alors, par éducation, par réflexion, par le peu d'expériences que j'avais pu faire, le protestant le plus zélé, le plus agressif, le plus querelleur, le plus sûr de soi qu'il fût possible de rencontrer, et cela d'autant que je ne connaissais pas le premier mot de l'histoire du Christianisme; ensuite, seconde raison de mon absolutisme—dont la responsabilité incombe à l'Église de Rome—tous les cantons catholiques de Suisse, y compris la Savoie, sont sales, leurs habitants paresseux, tandis que ceux des cantons protestants sont propres et actifs, circonstances qui avaient vivement impressionné mon évangélique mère, pour laquelle le premier devoir et le premier luxe de la vie étaient la propreté chez les personnes et dans les choses; et, ainsi que mon père, elle regardait la paresse comme absolument satanique. Ils ne manquaient donc jamais de déterminer soigneusement, sur la carte, le pont, la vallée, le col qui séparaient les cantons protestants des cantons enveloppés dans les ténèbres du catholicisme; il était rare, d'ailleurs, que la première ou la seconde ferme ou chaumière au delà de la frontière ne justifiât pas pleinement leur parti pris. Ils triomphaient alors et m'assuraient, le cœur plein d'indignation et aussi de tristesse, que c'était une conséquence toute naturelle du papisme.

La troisième raison, qui me rendait si absolu dans ma manière de voir à cette époque, est assez curieuse. Plus les cérémonies religieuses à l'étranger me donnaient de plaisir et d'émotion, plus j'étais en défiance; il me semblait que des sentiments religieux basés sur des émotions douces ne pouvaient être que faux. Je ne les méprisais pas sottement, en tant qu'expression de la foi catholique, mais je méprisais infiniment la sensualité qui s'y complait au point de faire dépendre une conversion «des gémissements d'un orgue». C'est ainsi que ma raison, aussi bien que les plaisirs romantiques que je goûtais sur le continent, se combinaient pour rendre mon protestantisme plus fermé, mais non malveillant ni sans générosité; car jamais je n'ai accusé les prêtres catholiques de malhonnêteté ni douté de la pureté de l'Église catholique d'autrefois. J'étais le cavalier protestant, non le protestait tête-ronde, désireux de conserver tout ce qu'il y a de noble et de traditionnel dans les coutumes religieuses. Je respectais la piété des paysans catholiques; le «feu diabolique» que je voulais qu'on éteignît, c'était seulement le catholicisme corrompu, qui rendait possible les vices de Paris et la saleté de la Savoie. Ces choses-là, j'étais en droit de penser qu'il était du devoir de tout prêtre chrétien de les attaquer et de les détruire.

Osborne, au contraire, était l'anglais pratique, bien que du type le plus fin et le plus doux; sa perspicacité lui faisait découvrir, sur l'heure, toutes les folies; mais comme en même temps toutes les erreurs humaines lui semblaient des folies, il était prêt à les excuser. Christ Church était tout pour lui! Toutes ses ambitions étaient concentrées là. Il avait déjà la confiance du vieux Doyen; c'était, après lui, l'homme d'Oxford qui savait le plus de grec et celui qui était le plus au courant de la routine universitaire. L'Église d'Angleterre, pour ne parler que d'Oxford, lui semblait avoir assez à faire, si elle voulait corriger ses propres défauts, sans aller s'occuper de ceux des autres; aussi, dans nos promenades champêtres, cherchait-il plutôt à calmer mes haines protestantes, à accroître mes connaissances en histoire ecclésiastique, et à ramener attention sur la chose présente, c'est-à-dire à me faire jouir autant que possible de la promenade et à me faire parler de nos lectures de la matinée.

Il était impossible à un professeur de montrer plus de zèle et de patience. C'était un maître incomparable; sa mémoire, instrument indispensable à tout grand érudit, était impeccable et facile en littérature; son jugement était sûr et son sentiment sain; son interprétation des événements politiques toujours rationnelle et appuyée sur une foule de renseignements tirés aux sources. Tout cela, sans jamais s'enorgueillir de son érudition classique et sans chercher à brider les tendances qui m'entraînaient en d'autres directions. Il avait gagné les premiers honneurs aux examens sans donner toute sa mesure, et il aurait fait bien davantage encore, sans en tirer vanité. Il s'amusait de ma facilité pour la versification; il reconnaissait en moi un véritable tempérament de peintre, et partageait mon goût pour la campagne et les villes pittoresques, mais toujours de façon reposante et calmante.

Un jour, quelques années plus tard, qu'agacé de ne pouvoir lire facilement le grec, j'avais manifeste l'intention de tout planter là pour m'y consacrer exclusivement. «Je crois, fit-il tranquillement, que cela vous donnerait plus de peine que cela ne vaut.» Une autre fois que je travaillais au dessin de Chamonix dans le soleil d'après-midi, que je lui avais promis (et qui est maintenant chez sa sœur), comme je m'irritais de ne pouvoir mieux dessiner: «Moi, fit-il, je serais déjà enchanté, si je savais seulement dessiner.»

C'est pendant le séjour de Gordon à la maison, dans l'automne de 1839, que nous achetâmes notre second Turner. Ce qui est curieux, c'est que j'ai tout à fait oublié quand je vis le premier! J'ai l'impression que le salon de Mr Windus à Tottenham m'a toujours été familier, dès les premières années de Brunswick Square. Mr Godfrey Windus était un carrossier retiré, qui habitait une jolie villa, composée au rez-de-chaussée d'une suite de pièces basses dont les murs étaient couverts, mais non encombrés, de dessins de Turner de la série anglaise; tandis que dans ses portefeuilles reposaient, depuis leur sortie de chez les éditeurs, les séries entières des illustrations de Scott, de Byron, de la Côte du Sud, et de la Bible de Finden.