Le hasard avait voulu que, au printemps de cette même année, David Roberts eût rapporté et exposé ses croquis d'Égypte et de Terre Sainte. C'était les premières études consciencieuses faites par un peintre anglais, non pour s'exhiber ou gagner de l'argent, mais pour donner une idée fidèle de scènes d'un intérêt religieux et historique. Elles étaient rendues avec une fidélité et une facture laborieuse qui dépassait de beaucoup tout ce que j'avais vu dans ce genre jusqu'ici. Je sentais aussi que cette méthode restreinte rentrait dans mes moyens et que je pourrais l'appliquer à ce j'avais en vue.

Les défauts de Roberts et sa manière personnelle n'importent pas ici. Il m'a appris et bien appris l'usage de la pointe fine; le souci, la minutieuse exactitude du détail; le moyen le plus simple pour faire la lumière et l'ombre sur un fond gris, c'est-à-dire lavis plat pour les ombres profondes et rehaussement des lumières plus ou moins vives avec du blanc.

Je fis l'essai de ces méthodes pour la première fois dans la cour du Château de Blois, et revins vers mon père et ma mère en déclarant que «Prout se ferait couper les oreilles pour exécuter un dessin comme celui-là».

J'aurais pu dire, avec plus de vérité et de modestie, qu'il aurait volontiers échangé ses yeux contre les miens; car Prout a toujours été grandement gêné par sa myopie. Ce croquis de Blois témoignait, il faut bien le dire, de certaines dispositions naissantes, du sentiment des proportions, il avait de la largeur; c'était la première fois que j'arrivais à rendre un sujet continental en lui conservant son caractère, à faire sentir l'épaisseur, la rondeur, la solidité des piliers et des sculptures.

Nous passâmes agréablement les derniers beaux jours de l'été à Amboise, Tours, Aubusson, Pont-Gibaud et Le Puy; mais au moment où nous pénétrâmes dans la vallée du Rhône, l'automne se fit sentir et sentir durement; le voyage par Valence jusqu'à Avignon fut lugubre, à travers un pays qui venait d'être ravagé par l'inondation; à Montélimar l'eau avait envahi les rues, laissant en se retirant une couche épaisse de vase qui couvrait aussi les prairies sur une étendue que je ne saurais déterminer sans avoir l'air d'exagérer. Le Rhône, au milieu de ces vastes plateaux sablonneux, n'était qu'une masse fuyante d'eau trouble et décolorée; de l'autre côté se dressaient les Alpes, dans le dépouillement de l'automne; la neige avait fondu jusqu'à mi-hauteur, et les pics les plus élevés disparaissent au milieu des nuages; une bise aigre semblait dire: prenez garde, prenez garde, vous ne savez pas combien le vent est méchant par ici. Peut-être y étais-je plus sensible dans l'état de ma santé et de mes nerfs. Ce qui est certain, c'est que je n'ai jamais eu envie de revoir ce pays du bas Rhône; et de ce jour, à ma préférence pour les chaumières sur les châteaux, s'ajouta cet autre principe irréductible: c'est qu'en cas de métamorphose, s'il était permis de choisir son importance, il serait infiniment plus agréable et plus prudent d'être une rivière comme la Tees ou la Wharfe, qu'un fleuve comme le Rhône.

C'est à Fréjus, sur l'Esterel et la Riviera, que, pour la première fois, je distinguai quelques caractères nettement italiens, très différents de ceux de la Lombardie: l'Italie des pins parasols, des orangers et des palmiers, des blanches villas, et de la mer bleue: elle me fit l'effet, et je ne me trompai pas, d'une ruine due à une écurie criminelle.

Je ne crois pas avoir encore dit à mon lecteur que j'avais hérité de ma mère un amour de l'ordre et de la propreté poussé jusqu'à la manie; pour moi, un des charmes les plus poétiques de la Suisse, après ses neiges blanches, c'était les manches blanches de ses paysannes. Je tenais en même temps de mon père le goût de tout ce qui est solide et vrai, l'horreur du plaqué, du truqué; ici, sur la Riviera, il y a bien des citrons et des palmiers, mais des citrons pâles qui n'ont pour ainsi dire que la peau; des palmiers à peine plus larges que des ombrelles; la mer est d'un bleu admirable sans doute, mais ses plages sont dégoûtantes; des palais somptueux et prétentieux y abondent, bouclés et fardés comme un clown, menaçant ruine aux extrémités, avec en façade des entablements peints trompe-l'œil au-dessus de fenêtres sans carreaux; les rochers sont schisteux, effrités, le peuple sale; et, recouvrant le tout, une couche de poussière blanche. Bah! vous étiez de mauvaise humeur! me dira-t-on. N'empêche que tout cela ne soit vrai, et que la dernière fois que je suis allé à Sestri, les dames que j'accompagnais, sinon moi, ne voulurent et ne purent pas y rester à cause de la saleté de l'auberge. Je me souviens aussi que, passant par Gênes, en 1882, j'ai fait le tour des remparts, uniquement pour voir quelles étaient les vilaines plantes qui aimaient à vivre dans la poussière, et à ramper comme des lézards entre les pierres disjointes des ruines.

C'est lors de ce voyage que je vis pour la première fois, à Gênes, la Pietà en médaillon de Michel-Ange ce fut mon initiation à l'art italien. À cette époque, je n'entendais quoique ce soit à la peinture italienne; je ne connaissais que Rubens, Van Dyck et Velasquez. À Gênes, je n'ai même pas cherché les Van Dyck; je me promenais dans le dédale des ruelles qui longent le port; on voyait la mer alors, car on n'avait pas encore construit le quai qui la cache; je dessinai l'amphithéâtre de maisons qui entourent la rade, portées sur leurs vieilles arches: beau sujet, et l'un des meilleurs croquis que j'aie faits de ma vie.

Le voyage au delà de Gênes, le long de la Riviera orientale, voyage très agréable, commença à me remettre d'aplomb; je reprenais courage. Je revois, en écrivant ces souvenirs, la traversée de la Magra et des autres ruisseaux qui descendent de la montagne; combien tout cela est différent aujourd'hui!

Cela me paraît à peine croyable quand j'y songe, mais n'y avait alors sur les plus grandes rivières que d'étroits ponts pour les mules, qui reliaient entre eux les villages groupés sur les rives opposées et enjambaient la rivière à l'endroit où le courant se ralentit et où se fait sentir la barre de la mer. Il va sans dire que dans les grandes villes, Albenga, Savone, Vintimille, etc., il y avait des ponts convenables; mais dans les villages de moyenne importance (et les torrents autour de l'embouchure desquels ils s'étaient formés étaient souvent formidables), les paysans comptaient sur le ralentissement du courant à la barre, et sur les moments où la rivière était à sec en été, pour traverser dans leurs carrioles: ils n'avaient ni l'idée, ni les moyens de construire des ponts Waterloo pour la plus grande commodité des voitures anglaises attelées de quatre chevaux. La voiture anglaise se tirait du mauvais pas et des galets comme elle pouvait; si les chevaux ne suffisaient pas, tous les gamins du village s'attelaient devant et tiraient; par mauvais temps, quand l'eau était haute en delà de la barre, et qu'il y avait des brisants bleus au delà, cela faisait songer aux roues ralenties des chars de Pharaon.