Or, le malheur avait voulu qu'il eût plu pendant deux jours quand nous dépassâmes la Riviera occidentale. L'orage avait éclaté après une nuit d'une chaleur accablante. Nous étions à Albenga et je me souviens mon père, ne pouvant dormir, avait composé fort irrévérencieusement une parodie de «Malheur à moi, Alhama», dont le refrain était «Malheur à moi, Albenga», les minarets de la vieille ville et ses légendes sarrasines lui ayant rappelé, je suppose, «le roi Maure à cheval qui passait et repassait». La pluie tombait à torrents, le sirocco soufflait, et non loin de Savone, sur le bord d'un de ces cours d'eau rapides, nous nous demandions si la voiture pourrait passer. Chargée comme elle l'était, il n'y fallait pas penser; ordre fut donc donné à tout le monde de descendre; on traverserait les voyageurs à dos, et la voiture suivrait et se tirerait d'affaire comme elle pourrait. Tout le monde obéit, se soumettant en riant aux coutumes du pays, excepté ma mère qui refusa péremptoirement de se laisser porter dans les bras par un héros d'opéra déguenillé lui rappelant les bandits qui enlevaient la Cerito ou la Taglioni épouvantées. Aucune prière ne put la décider à quitter la voiture; si la voiture passait, elle passerait avec. Mon père était à la fois inquiet et irrité, mais comme le corps de ballet qui nous entourait ne paraissait pas prendre la chose au tragique, voyant là plutôt une occasion de «baiocchi» supplémentaires, ma mère l'emporta. Un bon attelage de jeunes gars aux jambes nues se joignit aux chevaux, et ma mère et la voiture entrèrent dans l'eau au milieu de cris et de hurlements. Le lit de la rivière était de sable mou, on enfonçait, et, aux deux tiers, hommes et bêtes s'arrêtèrent pour reprendre haleine. On parlementa de nouveau, cette fois très sérieusement, mon père tout de bon en colère, ma mère résistant toujours. Nous étions tous trois un peu nerveux car, nous croyant dans la baie de Lancastre, nous songions aux sables mouvants. Mais ma mère s'entêta, refusant de bouger; les chevaux ayant soufflé, et les gamins aussi, à grand renfort de coups de fouet, de cris, d'éclaboussage, voiture et dama Inglese furent enfin victorieusement remorquées sur la terre ferme; là, il y eut échange de bons procédés entre les deux nations.

Je n'ai qu'un souvenir confus du passage de la Magra, quelques jours plus tard. Y avait-il peu d'eau ou beaucoup? Je me souviens seulement d'innombrables petites rigoles qui se creusaient un passage au milieu du galet et je sais que je pensais surtout aux montagnes de Carrare qui se dressaient devant nous. La plupart des cours d'eau se passaient à gué: pour les piétons, on posait sur des pierres quelques planches, l'on remplaçait après chaque orage; lorsqu'il s'agissait de rivières plus fortes, qui n'avaient ni ponts ni gués, on se servait de bacs très primitifs, et un jour ma mère n'eut d'autre alternative que de traverser pieds nus ou de se laisser porter. Elle subit cette ignominie avec l'idée sans doute que ce devait être une des conséquences de la Révolution française, et en resta irritée et de mauvaise humeur tout le reste du voyage, jusqu'à Carrare.

Nous avions décidé de coucher à Massa, mais auparavant nous eûmes le temps de monter par une route étincelante de blancheur jusqu'à la première carrière, et de visiter un ou deux «ateliers». C'est là, je crois, qu'est né le mépris qui m'est toujours resté pour les ateliers. Cependant, mon père ayant jugé qu'il était convenable de rapporter «une bagatelle de Matlock» et l'interprétation du sujet nous ayant paru ingénieuse, nous achetâmes un Bacchus et Ariane de deux pieds de haut, la copie, nous dit-on, de je ne sais quel original que nous supposions antique, et qui n'avait pas plus de valeur artistique que n'importe quelle pendule française. Le groupe orna longtemps la bibliothèque de Denmark Hill, mais il finit par devenir si noir, à cause des fumées de Londres, qu'il fallut l'exiler.

Avec le passage de la Magra et l'acquisition du Bacchus et Ariane, monument symbolique de mon classicisme de deux pieds de haut, se termine la phase de ma vie où toutes les idées que je pouvais avoir en sculpture ne dépassaient pas Chantrey d'un côté, et Roubilliac de l'autre. La Magra traversée, j'eus la sensation d'être en Italie, la vraie Italie; dès le lendemain nous passions le pont de Serchio et nous entrions à Lucques.

J'ai tort de dire que j'eus alors la sensation d'être en Italie. Ce n'est que beaucoup plus tard, jetant un regard en arrière, que je distinguai le moment où le courant qui m'entraînait changea de direction. Jusqu'ici, la signification de l'art chrétien primitif m'avait échappé, je ne me doutais pas de ce qu'était la sculpture, la sculpture vivante; j'étais en pleines ténèbres; elles ne commencèrent à se dissiper que pour me laisser dans une sorte d'étonnement vague et d'embarras respectueux en présence du nouveau mystère qui m'entourait. L'impression que j'eus de Lucques, cette première fois, se confond maintenant avec celle, infiniment plus profonde, que m'a laissée ma visite de 1845. Ce fut tout le contraire pour Pise. À première vue, la grandeur, la pureté de son architecture me firent une profonde impression, surtout, il est vrai, à travers Byron et Shelley. Dans la cathédrale de Lucques, j'eus ma première rencontre avec un frère de la Miséricorde, la tête couverte de la cagoule; et la pensée qu'à chaque instant, dans les rues ensoleillées, on pouvait voir surgir ces sombres figures drapées, surexcitait mon imagination et mes nerfs et ajoutait aux charmes de ces vieilles villes. Je dessinai la Chapelle de l'Épine auprès du Ponte-a-Mare avec soin et succès; mais la langueur de l'Arno aux eaux troubles, comparé à la Reuss ou au Rhône à Genève, me rendit fort sceptique à l'égard des descriptions enthousiastes, soit modernes, soit anciennes, des rivières italiennes. Chose assez singulière, ce n'est qu'en 1882 que j'ai vu l'Arno couler à pleins bords et que j'ai compris que toutes les rivières d'Italie sont des torrents de montagne.

C'est le cœur plein de confusion que je relis, et c'est par devoir que j'imprime le passage de mon journal où sont notées mes premières impressions sur Florence:

«13 novembre 1840.—Je viens de faire un tour, j'ai flâné sur la place aux statues: l'air était plein d'une douceur printanière et je n'oublierai jamais l'impression que m'a faite cette place dominée par la masse énorme du Palazzo Vecchio ni celle que m'a faite le Duomo. Je ne m'attendais pas à voir une église de très grande dimension, mais plutôt quelque chose d'élégant, comme La Salute à Venise. Débouchant par l'angle du sud-est, du côté où la galerie autour de la coupole est achevée, je demeurai cloué par la surprise, et faillis me faire écraser. L'effet est prodigieux. Non que ce soit de la bonne architecture, même si on admet ce style barbare, mais on est abasourdi, on ne saurait expliquer ce qu'on éprouve, tant la richesse de tous ces marbres à l'extérieur est confondante, et la profusion des magnifiques sculptures en marbre et en bronze, sur la grande place, m'a vivement impressionné.

«15 novembre.—Je ne puis démêler encore mes impressions sur Florence. Cependant, ce qui domine, c'est le désappointement. Les galeries que j'ai parcourues hier sont sans doute curieuses; mais comme agrément, j'aimerais autant le British Muséum, n'étaient les Raphaëls. Tout le reste est pour moi lettre morte, je n'y comprends rien, je ne comprends même pas grand'chose aux Raphaëls.»

Lors donc de cette première visite à Florence, les palais qui me rappelaient la prison de Newgate m'étaient à juste titre odieux; au contraire, les vieilles rues, les marchés en plein vent m'enchantaient; l'intérieur du Dôme me semblait une horreur, l'extérieur un casse-tête chinois. Tout l'art sacré, fresques, peinture à la détrempe, que sais-je? rien, un zéro, ce que c'était pour les Italiens eux-mêmes; la campagne alentour, des murs borgnes et des oliviers poussiéreux; l'ensemble, mystification et ennui sauf pour un maître: Michel-Ange.

Je sentis du premier coup chez lui une émotion, une vie supérieures à celle qu'on trouve chez les Grecs, et une sévérité et une noblesse d'intention qui n'existait pas chez Rubens. Comme j'entendais autour de moi dire et redire qu'il n'y avait rien de supérieur à Michel-Ange, je fus très fier de le goûter; la haute idée que j'avais de ma propre infaillibilité s'en trouva encore grandie; avec l'aide de Rogers pour la Chapelle Lorenzo et grâce à de longues stations devant le Bacchus, aux Offices, je fis de rapides progrès dans le sens Michel-Angelesque. Par contre, dès le premier jour, je déclarai le Rémouleur de la Tribune vulgaire et assommant, et je n'ai pas changé d'avis depuis; la Vénus de Médicis, une petite personne sans intérêt; le Saint Jean de Raphaël d'une boursouflure poussée au noir, et la collection des Offices en général, un mélange incongru, l'œuvre de gens qui ne s'y connaissaient pas, n'entendaient rien à l'art[48], ne s'en souciaient pas. De fait, lorsque je revis les Offices en 1882—je n'y suis pas retourné depuis—j'ai retrouvé ma première impression et j'ai éprouvé quelque fierté de ma perspicacité précoce. On ne pouvait guère s'attendre, à cette époque, à me voir aimer l'Angelico ou Botticelli; y eussé-je été disposé, le corridor du haut des Offices n'était pas un endroit convenable pour y admirer la grande Madone de l'un ou la Vénus de l'autre. Elles étaient alors toutes deux dans le passage extérieur qui conduit à la Tribune.